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André Comte-Sponville : " La philosophie n'est ni une science, ni un savoir : c'est une réflexion sur les savoirs disponibles. "


A l'heure de la médiatisation envahissante, de la course à la mondialisation, des échéances électorales ou encore de l'euro, loin des opinions passionnées, des débats houleux, à l'heure où certains annoncent la mort de la pensée, la philosophie apparaît comme l'un des principaux devoirs d'aujourd'hui. La philosophie comme morale suprême ? Réponses avec le philosophe André Comte-Sponville, auteur du Petit traité des grandes vertus et plus récemment d'un Dictionnaire philosophique.

JLT - Qu'attendez-vous d'une telle interview ?

ACS - Honnêtement, pas grand chose. J'en ai beaucoup donné et j'en attends de moins en moins. Non pas que j'ai été toujours déçu. Mais on attend ce qui manque, et comme je ne manque pas d'entretiens, je ne peux pas en attendre grand chose.

JLT - N'est-ce pas une manière de répéter ce que vous avez déjà dit tant de fois ?

ACS - Ah oui, mais ce n'est pas une manière : c'est une contrainte ! Nous sommes malheureusement obligés de nous répéter. Ce n'est pas du tout à reprocher aux journalistes. Ils ne peuvent guère faire autrement. Mais il est vrai que la répétition rend à la longue l'exercice un peu fastidieux.

JLT - N'avez-vous pas la sensation d'être malgré vous manipulé par les médias ?

ACS - Non…

JLT - N'avez-vous pas le sentiment d'avoir été choisi par le spectacle organisé parce que vous correspondiez au modèle politiquement correct du philosophe ?

ACS - D'abord, il y a plusieurs exemples et plusieurs modèles. Je suis loin d'être le seul. Par ailleurs, les médias m'ont, au fond, moins choisi que ne l'a fait le public. Avant le succès du Petit traité des grandes vertus, il m'est arrivé de passer à la télévision. Mais j'étais le énième philosophe à s'exprimer sur tel ou tel sujet. Le succès du Petit traité est d'abord arrivé grâce au bouche à oreille. Bernard Pivot m'a invité pour la première fois à Bouillon de culture parce que le Petit traité avait déjà un succès considérable. Pivot n'a pas entraîné le succès, c'est le contraire. En fait, nous vivons dans une société médiatique, que nous le voulions ou pas, et la promotion des livres se fait par la presse écrite, la radio ou la télévision. Quand on écrit, on a envie d'être lu. Il faut donc aussi accepter de participer à un certain nombre d'entretiens ou d'émissions. Mais, naturellement, ce qui compte, ce n'est ni la radio, ni la télé, ni les journaux, mais bien les livres. Pour moi, accepter un tel entretien n'a de sens que si cela peut me permettre de sensibiliser et d'intéresser de nouveaux lecteurs à mes ouvrages.

JLT - Oui. Et pourtant il y a plus de gens qui ont vu vos passages à la télévision que de gens qui n'ont lu vos livres…

ACS - Oui, mais c'est le fait de la télévision. Je vous ferais d'ailleurs remarquer que ce sont mes lecteurs qui me font vivre, pas l'émission de télévision. Quant à mon amour propre d'auteur ou à l'attention que je porte à mon travail, mes lecteurs comptent autant que ceux qui m'écoutent à la radio ou qui me regardent à la télévision. Les deux existent. Mon travail n'est pas de passer à la radio, ni à la télévision, mais d'écrire des livres. J'aime quand ils sont lus. Le reste fait partie de mon métier.

JLT - Sans vous soucier de votre image…

ACS - C'est tout autre chose. J'accepte de passer dans telle émission de télévision quand je pense pouvoir y faire un peu de philosophie. J'y parviens ou non. Il y a des contraintes. Par définition, on accepte une émission avant qu'elle ait lieu. C'est un pari. Il m'est arrivé de me faire piéger comme tout le monde et de regretter d'avoir accepté telle invitation. Mais le plus souvent, cela valait la peine d'essayer, de développer deux ou trois idées, même si le contenu du propos est toujours plus pauvre qu'une conférence, qu'un cours à la sorbonne ou qu'un livre. C'est la règle du jeu.

JLT - N'avez-vous jamais eu l'impression que vos passages à la télévision avaient altéré votre réflexion ou votre travail d'écrivain ?

ACS - Non. Ils ont paradoxalement altéré mon image auprès de tels collègues ou de mes rivaux, mais pas auprès du grand public. Dès qu'on vous a vu deux ou trois fois à la télévision, on a tendance à vous coller l'étiquette d'" intellectuel médiatique ". Dans le milieu intello parisien, cela vaut condamnation. Un jour, Antoine Spire avait suggéré à Michel Field, du temps où ce dernier présentait Ciel, mon mardi, de ne pas passer autant à la télévision. Ce pouvait être, selon lui, mauvais pour son image. C'est un paradoxe, mais il fait partie d'une époque ! Bizarrement, ceux qui vous accusent de passer à la télévision uniquement pour soigner votre image, s'ils étaient parfaitement honnêtes, devraient au contraire constater que cela dessert plutôt votre image. Il faut donc, selon moi, prendre du recul vis à vis de tout ça. La télévision, comme la radio, n'a pas tant d'importance. Si l'on parle de livres ou de philosophie, à une émission de télévision, je ne vois pas pourquoi il faudrait s'en plaindre ou en avoir honte. Les questions d'image durent si peu de temps. A long terme, nous serons tous morts. Seuls les livres resteront. Parfois, j'en ai assez d'être jugé sur telle prestation télévisuelle, même si je l'assume en totalité. D'autant que j'ai dû passer dans toute ma vie trente heures à la télévision ! Il y a une telle disproportion entre les deux ou trois heures par an passées sur un plateau de télévision et les six ou huit heures par jour employées à travailler sur un livre. L'important, c'est donc mon travail d'écrivain et pas telle émission de télévision.

JLT - Vous vous définissez comme philosophe " athée et néo-cynique ". Ca signfie quoi être aujourd'hui " néo-cynique " ?

ACS - L'expression n'est pas de moi, mais d'un journaliste qui a repris le titre d'un de mes livres. J'ai développé ce problème très pointu dans un livre intitulé Valeur et vérité et sous-titré " étude cynique ". Il consiste à penser le rapport entre la valeur et la vérité. Soit on considère que la valeur est une vérité : le juste est juste, comme deux et deux font quatre. C'est la position de Platon. La vérité se démontre. La morale va donc être pensée dogmatiquement. Soit on considère que la vérité n'est qu'une valeur. Deux et deux font quatre, comme le juste est juste, relativement à un certain point de vue, à certaines opinions, à certains désirs. Il n'y a donc plus de vérité du tout ! C'est la sophistique. Dans cet ouvrage, je prône ainsi les deux positions : d'un côté le dogmatisme, avec Platon, de l'autre, la sophistique, avec Protagoras (mais l'on aurait pu prendre d'autres postulations comme Lénine et Nietzsche) et j'essaye de montrer qu'il y a une position médiane : celle des cyniques. Avant d'être un mot repris par le journalisme, le cynisme est d'abord une école philosophique de très grande volée. C'est l'école de Diogène, le cynique. Selon eux, la valeur n'est pas une vérité, la vérité n'est pas une valeur mais les deux existent séparément. Il y a d'un côté ce qui relève de la connaissance, de la vérité : deux et deux font quatre, la terre tourne autour du soleil ; de l'autre, ce qui relève de la valeur, de la morale, c'est-à-dire de jugements individuels. Chez Diogène, comme chez Machiavel, on retrouve ici l'autre sens du mot cynique : il y a en effet disjonction entre la valeur et la vérité.

JLT - Comme entre morale et politique…

ACS - Par exemple. C'est un cas particulier. Et là, Machiavel est éclairant. Je ne vais pas rentrer dans les détails. Machiavel comme Diogène, Diogène comme Machiavel, distinguent la morale de la politique. Diogène le fait au bénéfice de la morale, Machiavel au bénéfice de la politique. Au fond, je montre qu'ils ont raison tous les deux. Machiavel a raison en politique, Diogène a raison en morale. Le cynisme est donc bien une façon de disjoindre les ordres et de ne pas confondre ce qui relève de la connaissance et ce qui relève d'un jugement de valeur. Il faut donc penser la politique pour ce qu'elle est. Elle n'est pas du tout une lutte entre les bons et les méchants comme on le croit parfois, mais le jeu de conflits d'intérêts et de rapports de force. Pour autant, l'individu n'est pas dispensé de s'interroger sur ce qui relève de la morale. C'est la différence entre faire une analyse politique le jour des résultats d'élections et ne pas énoncer de jugements moraux. Un politologue n'est pas là pour nous donner des leçons.

" La politique n'est pas du tout une lutte entre les bons et les méchants comme on le croit parfois mais le jeu de conflits d'intérêts et de rapports de force. "

JLT - Qu'attendez-vous d'une vulgarisation de la philosophie telle que vous l'avez entreprise dans Présentations de la philosophie ?

ACS - Oui… Je parlerai plutôt d'une initiation. Le mot " vulgarisation " ne me déplaît pas, mais il s'adresse davantage aux sciences. Il signifie en l'occurrence qu'on va transmettre un savoir en faisant l'économie des démonstrations, que ce soit en mathématique ou en physique. En philosophie , il y a pas de démonstrations du tout. Il y a des argumentations, mais aucune n'est absolument probante. Ou alors tous les philosophes auraient absolument la même philosophie. Je préfère donc parler d'initiation. Certains de mes livres s'adressent au grand public, d'autres à ceux qui n'ont jamais fait de philosophie. C'est le cas de Présentations de la philosophie. C'est un livre d'initiation essentiellement écrit à l'intention des adolescents. Je suis enseignant mais surtout père de famille et je me rendais compte que nos adolescents lisent de moins en moins : spécialement les garçons. J'en ai trois : ils lisent vraiment très peu. Mais les miens ne sont pas les seuls dans ce cas-là. Tous ces adolescents éprouvent beaucoup de difficulté à se familiariser à la philosophie. Et pourtant, ils se posent des questions, intéressantes sur plusieurs plans, qui rejoignent de près ou de loin la philosophie. Il fallait donc, selon moi, rendre accessible la philosophie, c'est-à-dire initier. Il ne faut donc pas demander à un ouvrage d'initiation d'être complet, ni trop sophistiqué. En même temps, Présentations de la philosophie me semble réussi dans la mesure où il donne une bonne idée de ce qu'est la philosophie, des enjeux, des questions à se poser et des différentes réponses possibles. Par ailleurs, dans ce livre, sans vouloir m'imposer un devoir de réserve, j'essaye malgré tout d'énoncer mes positions philosophiques sans omettre les autres. Les adolescents sont influençables et il faut respecter leur liberté de jugement. Présentations de la philosophie est donc un livre pour lequel je me suis impliqué autant que pour un autre, mais dans lequel je me suis moins engagé personnellement parce que c'est un livre d'initiation.

JLT - Votre Dictionnaire philosophique est-il également une initiation ?

ACS - Oui. Là, je ne m'adresse plus aux adolescents, mais aux adultes. Par ailleurs, ce n'est pas seulement un livre d'initiation. C'est un dictionnaire avec 1200 entrées, de difficultés très différentes. Certains articles, comme le mot " transcendental ", relèvent a priori d'une technicité philosophique. D'autres mots, au contraire, ne posent aucun problème. Le dictionnaire a l'avantage d'être un livre à plusieurs entrées et à différents niveaux de lecture. Selon moi, c'est moins un livre d'initiation que de culture générale. C'est surtout un usuel. Il peut accompagner vos premiers pas dans la réflexion. Certains collègues s'en servent d'ailleurs pour préparer leurs cours. Je suis ravi de savoir que le même livre puisse servir à tous : aux débutants en culture philosophique qui y trouveront le sens des mots, comme à ceux qui possèdent déjà une plus grande culture philosophique et qui l'utiliseront pour bâtir une problématique, nourrir une réflexion, construire une argumentation.

JLT - En somme, votre Dictionnaire ne vulgarise pas, n'initie pas mais enseigne…

ACS - Le Dictionnaire philosophique de Voltaire, les Définitions d'Alain, les Pensées de Pascal ne sont pas des livres de vulgarisation. Dire une telle chose serait un contre-sens. Ce sont des chefs d'œuvre ! J'ai simplement pris modèle sur ces auteurs parce que j'avais envie d'essayer, à mon niveau, de faire ce qu'ils ont fait. En philosophie, tout dépend du niveau de complexité qu'on s'autorise. Si je considère l'ensemble de mes livres : certains, comme Présentations de philosophie, comme L'amour, la solitude, comme Le Bonheur désespérément, s'adressent au très grand public ; d'autres, comme Valeur et vérité, que j'évoquais, comme L'être au temps, un ouvrage de métaphysique sur le temps, sont plutôt destinés à ceux qui font preuve d'une assez solide culture philosophique ; d'autres, enfin, comme Le Petit traité des grandes vertus, le Traité du désespoir et de la béatitude sont destinés au " grand public cultivé ". Je ne hiérarchise pas ces trois types d'ouvrages. La difficulté n'est pas la même pour le lecteur mais elle ne s'adresse pas non plus au même public. Dans les trois cas, on peut néanmoins traiter des sujets fondamentaux, à condition de ne pas le faire de la même façon. C'est la différence entre les Pensées de Pascal et la Critique de la raison pure de Kant. Tout le monde peut lire les Pensées de Pascal. En revanche, on ne peut lire la Critique de la raison pure que si l'on a une très solide culture philosophique. Cette différence ne veut pas dire que Kant est plus à lire que Pascal ou inversement. Ils ne s'inscrivent pas dans le même registre philosophique.

JLT - Le visage du monde a changé à une vitesse inhabituelle à l'échelle de l'Histoire : progrès techniques, bouleversements politiques, économiques, etc… et naturellement philosophiques. Comment expliquez-vous que les concepts philosophiques gréco-judéo-chrétiens tiennent encore le coup ? Et sont-ils encore pertinents aujourd'hui ?

ACS - Oui. La société des hommes change, mais l'humanité change relativement peu. Les anciens grecs avaient le même corps que nous. C'est très important. A ma connaissance, nous sommes constitués de la même matière et nous présentons le même type de corps, de cerveau ou même d'intelligence…

JLT - Ils ne s'en servaient peut être pas de la même manière…

ACS - Pas de la même manière… quoique… Quand j'étudie Aristote ou Platon, tous deux semblent avoir la même raison que nous. Cependant, nous rencontrons certains problèmes, liés notamment à la bioéthique, à la pollution, au nucléaire qu'eux ne pouvaient pas connaître. Les dimensions sont donc sur ce point différentes. Mais quand ils faisaient l'amour, qu'ils étaient tristes, qu'ils pensaient à la mort… ils devaient bien se poser, comme nous, toute une même série de questions. Aussi, quand on lit les livres de ces auteurs, comme Epicure ou Aristote, ils restent extrêmement éclairants et actuels.

JLT - Malgré la distance temporelle…

ACS - Oui. C'est une question de profondeur humaine. Il n'y a pas à proprement parler un échange, mais les changements sont si lents que ces penseurs sont encore éclairants. Certes, on ne peut plus penser comme eux. Aujourd'hui, avec les découvertes scientifiques et la conception du monde qui en découle, on ne peut plus être ni aristotélicien, ni épicurien. Et pourtant, étudier la pensée des anciens reste formateur d'un point de vue philosophique. On voit comment fonctionne l'argumentation, à propos du monde ou de la vie humaine. Comme disait Montaigne, "tout homme porte en lui la forme entière de l'humaine condition". L'expérience humaine est une très grande richesse chez ces philosophes-là comme éventuellement chez certains philosophes contemporains. Par ailleurs, en philosophie, on ne parle pas de progrès. On n'étudie plus les physiciens de l'Antiquité ou du Moyen-Age car la physique a tellement progressé que le premier professeur de physique venu aujourd'hui en sait plus que Newton ou Copernic. Aucun philosophe ne vous dira : " J'en sais beaucoup plus qu'Aristote ou que Descartes ". On peut prétendre en savoir davantage sur l'histoire de la philosophie, en connaître les différentes étapes. La philosophie n'est ni une science, ni un savoir : c'est une réflexion sur les savoirs disponibles. Comme il n'y a pas de progrès, les auteurs anciens ne sont pas desavantagés et les auteurs récents n'ont aucune supériorité. Même chose en art. Ce n'est pas parce que la musique de Boulez est plus récente que celle de Beethoven, qu'elle en est meilleure pour autant. C'est une question de goût. Comme l'histoire des arts ne conçoit pas l'idée de progrès, chacun trouve son bonheur où il peut. De ce point de vue, l'histoire de la philosophie est plus proche de celle des arts que de l'histoire des sciences. Un philosophe du passé n'est donc pas plus dépassé qu'un artiste du passé.

" La philosophie n'est ni une science, ni un savoir : c'est une réflexion sur les savoirs disponibles. "

JLT - Selon vous, l'action menée en Afghanistan par les occidentaux - et américains dans leur grande majorité - fut-elle morale ou politique ou bien morale et politique, et si oui en quelle proportion ?

ACS - Le problème était d'abord politique. J'avais été très inquiété par la première réaction de Bush, quand il s'était mis à parler de Croisade. Une telle déclaration paraissait invraisemblable ! Dire : " C'est une monumentale guerre entre le Bien et le Mal " revenait exactement à reprendre le discours de Ben Laden. Ben Laden, lui aussi, était convaincu de lutter contre le Mal, et de représenter le Bien. Pour Bush, c'était évidemment l'inverse. Il s'agissait donc d'abord de problèmes politiques, de conflits d'intérêts, d'idéologies et de rapports de force. Il faut néanmoins nous interroger sur notre responsabilité morale. En l'occurrence, le problème était à 90 % politique. Mais d'un point de vue moral, je ne me sens pas le droit de condamner cette intervention. Il n'y a pas de guerre juste. Des centaines de personnes vivant en Afghanistan sont morts et étaient pourtant innocents…

JLT - Comme les morts des Twin Towers…

ACS - Oui ou comme ceux de Dresde ou d'Hiroshima. C'était une guerre des temps modernes. Elle pouvait s'étendre. Il y avait non seulement une agression, mais surtout un combat à mener contre le terrorisme. Mais, autant je reste perplexe devant l'actualité, autant je n'aime pas applaudir quand on bombarde tel pays. Je ne me sentais donc pas le droit de condamner un état qui, au fond, ripostait à une agression manifeste. J'étais très content à l'époque d'être philosophe et pas président des Etats Unis d'Amérique. Je n'aurais pas échangé ma place pour celle de Bush.

JLT - Lors d'une conférence, vous faisiez un parallèle entre la génération de ceux qui avaient 20 ans en 1968 et ceux qui avaient le même âge en 1990. Les premiers pensaient, je vous cite, qu'ils " n'avaient pas besoin de morale parce que la politique en tenait lieu, alors que beaucoup de jeunes aujourd'hui pensent qu'ils n'ont pas besoin de politique parce que la morale en tient lieu". Et à cela vous ajoutez cette formule : " Deux générations, deux erreurs ". Pourquoi parler d'erreur ? N'est-ce pas là un défaut de moraliste ? Y a-t-il un sens à parler d'erreur pour une génération ?

ACS - Oui. Quelles sont les deux erreurs en question ? Une majorité de jeunes, dont je faisais partie, était de croire que la politique pouvait tenir lieu de morale. C'est vraiment une erreur, la première dont vous parlez. C'était celle de beaucoup de gens. Comme ceux que Laurent Joffrin dans Libération appelle la génération " morale " représentée par les jeunes des années 80/90 qui croyait que la morale, l'humanitaire, les droits de l'homme, pouvaient tenir lieu de politique. Là encore, c'est vraiment une erreur ! C'est la deuxième. Si vous comptez sur les Restos du cœur pour vaincre la misère, le chômage ou l'exclusion, vous vous racontez des histoires. Si vous comptez sur l'humanitaire pour tenir lieu de politique étrangère, sur l'antiracisme pour remplacer la politique sur l'immigration, vous vous racontez des histoires.


" Si vous comptez sur l'humanitaire pour tenir lieu de politique étrangère, sur l'antiracisme pour remplacer la politique sur l'immigration, vous vous racontez des histoires. "


J'ai donc bien deux erreurs. La vraie position à mon sens serait de comprendre la politique d'un point de vue moral et la morale d'un point de vue politique. Voilà pourquoi on a besoin des deux et de leur différence. La morale ne doit pas se réduire à une politique, la politique ne doit pas se réduire à une morale, à l'humanitaire, contrairement à ce que croyait un grand nombre de personnes des années 80 et 90. Néanmoins, cette " génération morale " me semble arriver en fin de parcours. La grande époque de l'humanitaire est peut-être déjà derrière nous. Les jeunes gens, tout du moins tous ceux qui s'intéressent à autre chose qu'au football et à Loft Story, semblent s'orienter vers une démarche spirituelle. Un phénomène, riche de sens et spectaculaire, a en effet massivement mobilisé les jeunes ces dernières années : les Journées Mondiales de la Jeunesse. Des jeunes se sont déplacés par millions ! Et ce fut, à mon sens, leur plus grande manifestation depuis mai 68. Ce n'est pas un retour massif à l'Eglise Catholique, mais une sorte de reviviscence de la question spirituelle. En quoi consiste-t-elle ? Pour schématiser : la question politique est celle du juste et de l'injuste, la question morale est celle du bien et du mal, la question spirituelle est celle du sens. Les questions des jeunes portent moins aujourd'hui sur l'humanitaire, sur la morale ou sur la politique que sur le sens. D'où le succès, après l'Abbé Pierre, du Dalaï Lama. L'Abbé Pierre n'était en effet pas populaire comme prêtre catholique, comme personnalité religieuse, mais comme personnalité morale. Le Dalaï Lama, c'est l'inverse. Il n'est pas populaire comme défenseur des droits du Tibet mais comme personnage humanitaire et Maître spirituel. Aussi, passer de l'Abbé Pierre au Dalaï Lama, ne veut pas seulement dire : passer d'un saint homme à un autre, si vous me permettez l'expression, mais passer d'une question à une autre. On passe d'une question morale : " Qu'est-ce que je fais pour aider les plus pauvres ? " à une question spirituelle : " Quel est le sens de sa vie ? "

JLT - En même temps, n'y a-t-il pas dans ce mouvement là, une sorte d'américanisation de la spiritualité européenne ?

ACS - Oui, bien sûr. Et, d'ailleurs, pourquoi a-t-on ce phénomène aux Etats-Unis ? Ce n'est pas non plus un hasard. Sur cette question comme sur d'autres, les américains avaient, selon moi, dix ou vingt ans d'avance sur nous. Ce retour à une sorte de quête spirituelle a des aspects à la fois positifs et inquiétants. Tout d'abord, il ne faut pas croire que la spiritualité puisse servir de morale ou de politique. Elle est par ailleurs souvent vécue dans la confusion : au pire, dans les sectes, ou alors au travers de croyances new age de bric et de broc. Là, les Eglises et éventuellement les philosophes peuvent aider à clarifier tout cela. Ce besoin de spiritualité est évidemment légitime. Il fait partie d'une dimension de l'existence humaine, mais il constitue un réel danger : vivre cette spiritualité au plus bas niveau. Les philosophes ont le devoir d'accompagner ce mouvement là.

JLT - A côté de ce mouvement naissant de spiritualité, comment jugez-vous les actions " anti-mondialisation " ? Est-ce la fin d'un certain gauchisme ou est-ce un renouveau du gauchisme ou est-ce un renouveau d'un certain militantisme ?

ACS - C'est un mélange de tout ça. C'est à la fois bien car c'est un nouveau mouvement militant qui remet la question politique à l'ordre du jour.

JLT - Pensez-vous que ce mouvement peut durer ou se développer ?..

ACS - Oui. Tout dépend de quoi on parle. La question des formulations me gêne. Pourquoi l'appeler " mouvement contre la mondialisation " ? La mondialisation est si liée à notre époque ! Pourquoi faut-il aller contre ? On ne va pas revenir aux pays séparés comme il y a cinquante ans. Nous avons un seul marché économique, une seule planète, la " terre-patrie ", comme l'appelle à juste titre Edgar Morin. Non, la vraie question, n'est pas d'être pour ou contre la mondialisation, pour ou contre le réel, mais pour ou contre une conception ultra-libérale de la mondialisation, pour ou contre une régulation politique de la mondialisation. La mondialisation doit effectivement être régulée. Le marché est nécessaire quand il gère des marchandises. Mais, pour reprendre un slogan de José Bové et de son équipe, " le monde n'est pas une marchandise ". Un combat doit donc être mené pour réguler le marché par la politique. Autour de José Bové, ces " luttes " ne me semblent pas toujours conduites avec beaucoup de lucidité. Certains comportements ou actions sont parfois d'arrière-garde. Il y a plus dangereux pour le sort de l'humanité que le développement des Mc Donald's. Mes enfants y mangent. Cela ne me dérange pas. Si l'on préfère nous voir manger français, pourquoi ne construit-on pas de restaurants français de meilleure qualité et moins chers ? Il faut donc mener un combat contre les tentations ultra libérales de certains. Mais il ne faut pas se tromper de cible et risquer de lutter contre la modernité. L'attitude de José Bové me gêne quand il donne, au fond, le sentiment de défendre le pain complet contre le pain blanc, le cassoulet contre le McDonald's. Ce n'est pas le problème!

" L'attitude de José Bové me gêne quand il donne, au fond, le sentiment de défendre le pain complet contre le pain blanc, le cassoulet contre le McDonald's. Ce n'est pas le problème ! "

JLT - N'y aurait-il pas dans ce mouvement d'anti-mondialisation la volonté de lutter contre le commerce des idées ? Ne va-t-on pas vers une commercialisation des idées au mépris de l'intelligence et de la réflexion ?

ACS - Je n'ai pas ce sentiment. Tout d'abord, une idée ne se vend pas ! Une invention technique ou un vaccin ne sont pas des idées. Prenons l'exemple du SIDA. C'est malheureusement un phénomène mondial. Il n'y a pas à être pour ou contre mais à l'affronter comme tel. La mondialisation de la médecine est une chance. Que demandent les fabricants ? D'en faire profiter tout le monde. Ils ne demandent pas moins, mais plus de mondialisation. Qui paye dans ce cas-là ? Les laboratoires ? Cela risque de compromettre leur rentabilité, donc les recherches à venir, donc le progrès à venir. Vous et moi devons-nous payer ? Il vaudrait certainement mieux faire payer les laboratoires. Ca coûterait moins cher au contribuable et je ne suis pas absolument convaincu que ce soit la logique du progrès médical. Si un laboratoire ne peut pas gagner d'argent avec le médicament qu'il a inventé, j'ai beaucoup de peine à comprendre comment il va inventer les prochains. Dans un même temps, il n'est évidemment pas question de laisser mourir en Afrique des personnes que l'on pourrait soigner. Les pays riches doivent donc payer. Savoir si cela doit se faire par les laboratoires ou par le contribuable est une question mineure. Dans les deux cas, c'est plus de mondialisation. On veut en règle générale que le monde entier puisse profiter des mêmes médicaments, que les pays les plus riches aident les plus pauvres pour qu'ils puissent se développer d'une façon décente. Ce n'est pas être anti-mondialiste, mais bien mondialiste, voire progressiste. Certains disent qu'il faudrait revenir en deçà. Pour ma part, je n'ai aucune nostalgie du Moyen-Age.

JLT - Vous avez dit en avoir eu assez de parler de morale. Est-ce par peur que l'on vous taxe de moraliste ?

ACS - Non. La vie est courte et il faut éviter de s'ennuyer. Tout d'abord, on pourrait vivre sans écrire. Mais rien ne me serait plus désagréable de refaire deux ou trois fois le même livre. J'ai beaucoup travaillé sur la question de la morale et je pense avoir fait le tour, non pas de tout, mais de ce que j'avais à dire sur le sujet. J'ai donc envie de passer à autre chose. Quant au mot de moraliste, tout dépend dans quel sens on le prend. Si être moraliste signifie " qui travaille sur la morale ", alors j'en suis effectivement un. Si on prend le mot dans le sens de " moralisateur " pour désigner " celui qui fait des leçons de morale ", je n'en suis évidemment pas. Il suffit de lire mes livres pour le comprendre. Chamfort ou La Rochefoucauld sont des écrivains moralistes. J'ai beaucoup d'admiration pour eux mais je ne " boxe " pas dans la même catégorie. Ils ont sans doute plus de talents littéraires que je n'en ai et j'ai évidemment plus de culture philosophique qu'il n'en ont. Objectivement, je suis un philosophe. Je ne sais pas si ce que je fais est bien ou pas. Je ne me définis pas comme moralisateur, ni comme moraliste, mais plutôt comme un philosophe qui a, entre autres choses, beaucoup travaillé sur la morale. C'était nécessaire, surtout pour les gens de ma génération et précisément pour les raisons que j'évoquais précédemment. Maintenant, j'ai envie de passer à autre chose.

JLT - Etes-vous un " eurocynique " ?

ACS - Eurocynique ? Oui, dans le sens où il faudrait effectivement distinguer ce qui relève de la connaissance et ce qui relève des jugements de valeur. En l'occurrence, le cynisme, chez Diogène, comme chez Machiavel, convergent vers une apologie de la volonté. Il ne s'agit pas de vouloir ce qu'on sait mais de savoir ce qu'on veut. Et, de ce point de vue, s'agissant de l'Europe, je suis un européen. L'Europe existera si nous voulons qu'elle existe. Elle existe déjà pour une part. Je souhaite qu'elle existe davantage. Mais si eurocynique signifie que l'on comprend que le destin de l'Europe n'est pas écrit quelque part, que la science ne va pas faire l'Europe à notre place, mais que l'Europe relève de notre volonté, alors on pourrait dire que je suis eurocynique.

Propos recueillis par Jean-Louis Tallon
Lyon - décembre 2001

 

 

Quelques ouvrages à découvrir...
Dictionnaire philosophique
PUF - 2001
Presentations de la philosophie
Albin Michel - 2000
L'amour, la solitude
Albin Michel - 2000
Petit traite des grandes vertus
PUF - 1995
Valeur et verite, etudes cyniques
PUF - 1994

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