Pierre Michon
Jean-Philippe Toussaint
Stéphane Zagdanski
Charles Juliet
Andreï Makine
Les goûters philo
André Comte-Sponville
Fred Beltran
Xmen 2 (nouveauté)
Décalage Horaire
Dragon rouge
Michael J. Sheehy (nouveauté)
The Libertines/The Music
New Order
Magnus Lindberg
Biennale de Venise 2002
Jean-Claude Dauguet
Le noir gothique
Yves Coppens
Le monde selon Nadège
 
Recherche express
sur HorsPress ? Le moteur de recherche interne du site est à votre disposition...
 
Pour être tenu(e) au courant des mises à jour d'HorsPress, laissez-nous votre email !
 
HorsPress est configuré pour IE5 et sup, un écran de 1024*768
 


Yves Coppens : " L'imagination s'insinue partout et permet la construction d'hypothèses. "

 
Ses travaux, découvertes et ouvrages ont révolutionné la paléontologie moderne. Ses études sur Lucy, sa théorie de l'East Side Story ont fait le tour du monde. Et pourtant, Yves Coppens semble avoir gardé cette bonhomie sympathique, ce calme et cet émerveillement, presque enfantin, devant le miracle de la vie. Quand l'étude de l'humanité ramène à l'essentiel…

JLT - Il vous arrive d'évoquer les quinze milliards d'années de l'histoire de notre univers, constituées au départ d'une matière inerte qui, tout d'un coup, va se mettre à penser et à donner ce que nous sommes devenus. Vous arrive-t-il de vous poser des questions métaphysiques par rapport à tout ça ?

YC - Bien sûr. Tout d'abord, je tiens à rectifier. On parle de matière inerte. Elle l'est bien moins qu'on ne l'imagine. C'est un terme global, rude et sec, utilisé pour désigner l'ensemble. Mais si vous étudiez le minéral, il pousse d'une certaine manière. Il est donc moins inerte qu'on ne le pense, même s'il est plus inerte que vivant. Alors, pour revenir à votre question, je me pose évidemment des questions métaphysiques et ces interrogations débouchent sur des conceptions philosophiques sur l'homme et la vie. Les astrophysiciens, les géophysiciens, les biologistes, les paléontologues et les anthropologues font le même constat : la matière ne cesse de progresser, de se compliquer, de s'organiser. Toute cette organisation universelle aurait donc un sens et, je dirais, un double sens : c'est-à-dire une direction, dans le bon sens ou non, et une signification. Ca semble anodin et pourtant c'est un grand constat, fait par des gens de terrain. Pour ma part, je pense à toutes ces considérations métaphysiques mais cela ne me tracasse pas. Cela ne provoque chez moi ni angoisse, ni anxiété, ni vrai problème. En fait, je renvoie cette question, travaillant sur les 3 millions de l'histoire de l'homme, à la manière dont la tête de l'homme est fabriquée. Elle lui permet de se poser de telles questions au fil de son histoire. J'ai été un jour l'invité à Liège d'une émission de télévision intitulée Nom de Dieu. Le présentateur avait commencé par me poser la question suivante : " Comment écrivez-vous " Nom de Dieu " ? " Là, si vous jouez franc-jeu et que vous acceptez de répondre, vous êtes obligés de vous livrer. J'avais choisi de mettre un pluriel et des majuscules à " Nom " et à " Dieu ". C'est aussi une manière de répondre à votre question. Je respecte tous les dieux et tous les hommes, y compris ceux d'hier. Il y en a eu beaucoup, si l'on se réfère aux cent milliards d'homme qui ont peuplé l'histoire. Tous les dieux se confondent peut-être en un seul dieu. J'ai une grande confiance et un grand respect envers les hommes et, par suite, je respecte tous les dieux et tous les hommes de la terre.

JLT - Je voudrais évoquer votre livre Le singe, l'Afrique et l'homme en revenant sur l'idée d'imaginaire ou d'imagination. Quelle part l'imaginaire prend-elle dans la recherche scientifique ?

YC - Elle est, selon moi, importante. J'ai rencontré de jeunes scientifiques pour qui la recherche se limitait à la donnée. La donnée est rigoureuse. A partir de là, il y a une interprétation qui donne lieu à une certaine spéculation. Tout cela est vrai. Néanmoins, je suis convaincu qu'avec la donnée brute, sèche, on manque d'envol. Pour proposer, à partir des éléments dont on dispose, une certaine synthèse, des hypothèses de travail, il faut de l'imagination. Les scientifiques doivent en user. Cette imagination doit être ensuite mise au service de la science. L'hypothèse doit être testée. Si elle est confirmée, tout le monde est content ; si elle est infirmée, on en propose une autre, etc… La science peut réellement avancer à grands pas s'il y a au départ, chez les scientifiques, un effort d'imagination destiné à servir des propositions de développements que la science s'amusera à débattre, à combattre, à retenir ou pas. J'ai toujours été très sensible à l'imaginaire. Sans doute est-ce pour cette raison que je me suis tourné vers la paléontologie. Enfant, je me passionnais pour les époques anciennes et l'imagination qu'elles pouvaient déclencher dans ma petite tête.

JLT - Cela s'accompagnait-il également de lectures ?

YC - Pas spécialement. J'habitais en Bretagne. Peut-être est-ce la rencontre des menhirs, des dolmens, témoins d'un âge disparu, qui a suscité ou, en tout cas, encouragé ma vocation ? Ma famille ne m'ayant pas découragé, j'ai donc continué et j'ai même l'impression de continuer encore aujourd'hui. Attention, je ne suis pas dans l'imaginaire en permanence. Je n'ai pas l'impression de voir vivre Lucy. Ce n'est pas à ce point là. C'est tout de même plus sérieux. Mais l'imagination s'insinue partout et permet la construction d'hypothèses.

JLT - Comment réagiriez-vous si jamais un élément venait contredire votre théorie de " l'East Side Story " ?

YC - Sincèrement, ça m'est égal. Je ne la défends pas à tout crin. Beaucoup d'éléments semblent la conforter. Même si c'est une théorie trop simple. Ca ne peut pas être juste comme je l'ai imaginé. C'est toujours plus compliqué. Mais, de fait, que l'Afrique orientale ait été isolée, que cet isolement ait entraîné les conditions adéquates pour que des esprits intelligents émergent chez les primates et fassent partie d'une faune partageant les mêmes réactions endémiques : tout cela a un sens géophysique, écologique, climatique et faunistique. On ne peut pas l'évacuer aussi vite.

JLT - Non, mais certains scientifiques restent accrochés à leurs précieuses théories…

YC - C'est vrai. Quand on vieillit, je ne doute pas que l'on résiste. J'en sais quelque chose. On reste dans son ornière et on n'en sort plus. J'ai fait des découvertes. Mais d'autres en ont fait également. Beaucoup se sont très librement inspirés de l'East Side Story. C'était donc certainement une bonne idée. Aujourd'hui, elle paraît simple mais elle ne l'était pas du tout dans les années soixante-dix. Dire que l'évolution de l'homme et l'évolution de l'environnement avaient fonctionné ensemble comme celle des autres animaux, c'était risqué. Quand j'ai publié un tel résultat en 1975, certains m'ont traité de déterministe. On dit toujours que les idées mettent dix ans pour aller d'Amérique en Europe. Pour la théorie de l'East Side Story, ce fut l'inverse. Aujourd'hui, elle est à la mode.

JLT - Et le nom d'East Side Story est venu comme ça [rires] ?

YC - [rires] J'aime bien l'humour. Jusqu'à présent, je n'avais pas eu d'enfants. Et puis à soixante-et-un ans, pof, celui-là m'échappe ! Avoir un garçon de cinq ans à mon âge, c'est quelque chose ! J'essaye de lui enseigner l'humour. L'humour est né avec la conscience. C'est certainement l'une des principales caractéristiques de l'homme. Avoir de l'humour, c'est être conscient, intelligent. Et ça vous différencie de l'animal. Je vais vous donner un exemple. J'ai étudié les traces de pas datant de 3 600 000 ans prise dans de la cendre sèche de volcan et laissées par un adulte et un enfant marchant côte à côte. On s'aperçoit alors qu'un autre arrive derrière eux et se met marcher dans les pas de l'adulte. Quand même ! Une gazelle n'aurait pas cette idée-là ! Ce n'est pas rien ! Ah, moi, observer tout cela me ravit. Et c'est vraiment une marque d'humour.

JLT - Quelle est votre opinion sur la question des hominidés reliques ?

YC - Oui… Je n'y crois pas trop. Ces hommes que l'on pense avoir vus et que l'on n'est jamais trop sûr d'avoir bien vus, qui existent peut-être au fond de la forêt du Kenya ou au fond du Pamir ou au fond du Caucase, ou encore en haut de l'Himalaya… Même si cela m'a valu des critiques, je continue à soutenir ceux qui s'en occupent, dont Marie-Jeanne Koffmann. La question n'est pas tranchée. Malheureusement, au fil des années, je crois de moins en moins à tout cela. On n'a pas trouvé d'éléments tangibles, palpables, en dehors des très nombreux témoignages. Ils sont d'ailleurs cohérents. Les récits se recoupent, sont extrêmement vivants, voire impressionnants. Quand on écoute les chercheurs russes qui travaillent sur les traditions et les mythes, les récits qui en découlent semblent raconter la même chose. Le mythe croise donc l'histoire. N'y a-t-il donc pas une illusion ? L'histoire rejoint-elle le mythe ou est-ce l'inverse ? A priori, je ne pense pas qu'il s'agisse de fumisterie. Mais je suis aujourd'hui plus sceptique que je ne l'étais.

Propos recueillis par Jean-Louis Tallon
Septembre 2000
 
Emprunte de Bigfoot - Un hominidé relique ??
 
 

Lucy

 

 
Quelques livres incontournables ...

Le singe, l'afrique et l'homme
Fayard - 1983
Le Genou de Lucy
Fayard - 1999
Dictionnaire de la prehistoire
Albin Michel - 2000
 

Pour en savoir plus sur Yves Coppens
 
Pour en savoir plus sur la préhistoire
 
Coppens et les hominidés reliques

 

 

 

 

 
 
 
 
 

haut de page