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Jean-Claude Dauguet - Photo Horspress Jean-Claude Dauguet : "La peinture ouvre un chemin."
       Qu'il s'agisse de chevaux, de fresques révolutionnaires de 6 x 3 mètres, de voyages à New York, à Marrakech ou encore à Bamako, Jean-Claude Dauguet délivre, depuis vingt ans, une peinture festive pleine de vitalité et de folies. Une véritable célébration de la vie à l'échelle de la toile. Loin des modes et des courants avant-gardistes. Rencontre.

JLT - Vous avez commencé par être professeur de dessin. Pourquoi avoir quitté le professorat pour le secteur de la publicité ?

JCD - Je suis devenu professeur de dessin pour rassurer mes parents et leurs montrer que le " petit " pouvait vivre sans aides et s'assumer. Autrefois, cette question matérielle était capitale. J'avais suivi une école d'art. Mon père était absolument contre ; ma mère n'en était pas sûre. Au bout de deux ans, j'ai compris que je ne pourrais pas être enseignant toute ma vie. J'ai été professeur à 21 ans mais, au fond, je ne savais rien. Aujourd'hui, j'en ai 63 et j'apprends tous les jours. Un professeur croit savoir. Enseigner vous rend adulte : c'est embêtant. Il ne faut pas devenir adulte mais être un éternel enfant et s'émerveiller tous les jours, découvrir de nouvelles choses. La publicité, quant à elle, m'intéressait car il fallait être créatif et ça correspondait à ma nature. On doit le voir sur ma gueule, à ma manière de parler. J'ai besoin de vivre, de bouger. Je ne suis pas fait pour dessiner des timbres postes mais pour des projets ambitieux et fous, où je me fais peur. Car il faut se faire peur dans la vie…

JLT - Il faut se mettre en danger…

JCD - Toujours ! Ne plus se mettre en danger signifie qu'on a peur de ne pas répondre à l'obstacle et à la vie.

JLT - Comment expliquez-vous un certain regain de l'art figuratif ?

JCD - C'est obligatoire. La vie est une sinusoïde, avec des pôles forts et faibles. Je me suis occupé d'une biennale. J'ai sélectionné des peintres abstraits. Dans mon atelier, vous n'avez que du Dauguet ; chez moi, il y n'en a pas un seul. Je dois avoir en ma possession une centaine de toiles, avec tous les styles : figuratif, abstrait. Tout dépend si la peinture ouvre un chemin. Figuration ou non : l'important n'est pas là ! Il faut surtout qu'il y ait un sentiment dans la couleur. Aujourd'hui, selon certains, mettre trois coups de pinceau sur une toile, en imitant soi-disant le mouvement de son corps [dit-il, ironique] et rédiger trois textes sans intérêt revient à créer. C'est faux ! Aujourd'hui, on fait croire aux gens qu'ils vont gagner sans travailler. Revenons à des idées de travail honnête ! Et combattons l'idée selon laquelle la figuration est dépassée. Toute figuration conduit à l'abstraction. Mes toiles sont beaucoup plus abstraites qu'elles n'en ont l'air. Il faut seulement prendre du recul, dans tous les sens du terme. Depuis 30 ans, tous se sont carrément plantés ! Et l'on continue d'entretenir cette tromperie monumentale. Certains ont voulu expliquer l'inexplicable et suggérer que l'artiste est un personnage incompris, doublé d'une sommité intellectuelle. Ce n'est pas vrai.

JLT - D'où vient alors le divorce entre le public et l'art contemporain ? Certains sont des charlatans ? D'autres, non ?

JCD - Il faut travailler. Etre peintre, c'est très difficile. Découvrir qu'on est soi-même… Il est facile de s'inspirer de x ou de y. Picasso employait une phrase que j'aime beaucoup : " S'inspirer des autres est inévitable, se copier soi-même est mesquin. " Or, aujourd'hui, la société veut produire des peintres qui se copient eux-mêmes pour qu'on puisse les reconnaître. Comme s'il s'agissait d'une marque de lessive. Buffet en est le plus bel exemple. Buffet, à 21 ans, était lui-même. A 72 ans, il était moins bon qu'à 21 ans, en faisant toujours du Buffet. Tout cela parce qu'on lui réclamait de peindre le Buffet qu'il était à 21 ans.

JLT - A ce propos, que vous inspire l'œuvre de Buren ?

JCD - Là, il ne s'agit plus de la peinture. Il nous faut parler de plasticiens, n'est-ce pas, et non de peintres. Oui… Il semblerait que représenter trois lignes de couleur, avec, tout d'un coup, l'une qui se mette de biais, paraisse génial ! Moi, j'y vois une distraction du regard. Il ne faut pas mélanger les peintres et les plasticiens. La peinture exprime des émotions, transmet de l'amour. Les peintures préhistoriques sont très actuelles. Elles n'ont pas d'âge ! La vue de l'esprit n'a pas d'âge. La photo est vraie au départ. Tu saisis un instant de la réalité. A la longue, il devient faux car il est immédiatement daté. Il est le produit d'un œil technique, mais pas émotionnel. L'œil photographique est une focale, de la vapeur, une ombre. La peinture est fausse au départ. Le dessin est faux mais devient vrai à la longue car il est une vue de l'esprit, qui, elle, est intemporelle.

JLT - Autrement dit, il y a aujourd'hui peu de " vues d'esprit "…

JCD - Voilà ! Il est évidemment difficile de s'en rendre compte. Nous jouons sur l'impalpable. Les livres apprennent à peindre. Aucun livre n'enseigne comment devenir peintre.

JLT - Pourquoi avez-vous laissé tomber la publicité à quarante ans pour devenir peintre ?

JCD - J'ai été le premier bordelais reçu au diplôme national et major de ma
promotion ! J'ai créé mon agence en 1972. J'ai conçu les campagnes publicitaires de l'office du Tourisme Gironde-Aquitaine pendant 17 ans, montant des stands à l'étranger, réalisant les documents et les affiches. J'ai eu du personnel… Je me suis marié. Ma femme était médecin-gynécologue. Nous avons eu trois enfants. Je gagnais royalement ma vie. J'avais une très belle baraque, une BMW décapotable 3,5 l., une maison sur le bassin d'Arcachon, des viagers, etc… Tout ceci était merveilleux. Je gagnais du fric, mais un jour, je me suis emmerdé à en gagner. La publicité, c'est essentiellement une recherche technique et une tournure d'esprit. Il peut s'agir de transformer un individu en produit pour le vendre au public : tu vends finalement de la même manière un homme politique et une bagnole. Un matin, on est venu me chercher chez moi à 8h30. Il me fallait aller sélectionner avec le client les panneaux pour la campagne publicitaire de la Comtesse du Barry. Je suis rentré à 12h30. Je suis allé voir ma femme et lui ai dit : " Tu vois, je viens de gagner 40000 francs. Les gens descendent dans la rue pour gagner 2500 francs par mois ! Je gagne le salaire annuel d'un ouvrier en une matinée. Avoir de l'argent, je connais. On a tout. Alors, je m'arrête. Je dois encore respecter un contrat et ensuite, je vends mon affaire. " Je n'avais rien prémédité ! Tout est vrai ! Je ne pouvais pas continuer ainsi ! Je finissais par me débecter. Et, surtout, j'avais encore l'âge de détruire, pour pouvoir de nouveau construire. J'ai expliqué à ma femme qu'elle ne devait pas s'inquiéter. J'étais connu. Je pouvais faire quelques placements. J'avais des relations. J'étais respecté. Aucun employé n'a souffert de ma décision : ils ont tous trouvé une place par la suite. Ma femme m'a alors demandé ce que je comptais faire. Là, je lui ai révélé que je voulais devenir peintre. Le drame a duré vingt minutes ! J'ai tout entendu : " Tu es complètement fou ! ", " Nous avons trois enfants ", " tu gagnes bien ta vie ; le peintre est un crève-la-faim ", etc… La situation s'est envenimée. Au bout de vingt minutes, ma femme a menacé de divorcer. De mon côté, quelques instants de réflexion ont suffi pour lui demander de prendre un avocat l'après-midi même, et nous avons divorcé ! Le 5 décembre ! Ca n'a pas empêché que ma femme devienne ensuite ma maîtresse... En janvier 82, après avoir vendu tous mes acquis et mis à l'abri ceux qui devaient l'être, il m'est resté un million de francs. Mais je n'étais pas encore satisfait. Je ne pouvais pas construire ma nouvelle vie sur des acquis qui ne me ressemblaient plus. J'ai donc joué au con pendant plusieurs mois. J'ai couvert des femmes de visons, de diamants… A la fin, mon compte en banque était à 0 moins 35000 francs de
l'époque ! J'ai été interdit bancaire et saisi par les huissiers. Je pouvais devenir peintre !

JLT - Vous n'auriez pas pu concevoir de devenir peintre en gardant votre ancien compte en banque ?

JCD - Non. Il faut se faire peur et s'engager.

JLT - C'est un moteur ?

JCD - L'argent est un moyen, mais pas le but. Se mettre ainsi en danger, c'est se mettre face à ses responsabilités. Se rendre maître de sa barque et de son engagement revient à supprimer toutes les règles. Autrement dit, à cet instant-là, vous vous soumettez à toutes les règles. Il faut être plus sévère qu'avant. Sinon, on ne peut pas réussir.

JLT - Quand vous étiez responsable de votre agence de publicité, vous n'aviez jamais peint ?

JCD - Bien sûr que si. J'avais beau être le patron, j'étais avant tout concepteur. Je suis un dessinateur de formation. Je réalisais donc toutes les affiches. La photo n'était pas aussi présente qu'aujourd'hui. On travaillait la sérigraphie, en trois ou quatre couleurs. C'était presque du Toulouse-Lautrec amélioré. J'ai ainsi conçu des affiches de cirque mesurant 7 mètres de long, sans les assistances techniques d'aujourd'hui. Donc, pour répondre à votre question, je ne peignais pas mais je n'avais pas arrêté de dessiner. Cela dit, il y a peut-être eu un déclic qui m'a définitivement poussé vers la peinture. Au congrès national des arts graphiques de Bordeaux, en 1978 ou 1979, on m'avait en effet demandé de réaliser la plaquette de présentation du congrès. On m'avait apporté un certain nombre de documents et de gravures anciennes de Bordeaux pour que je les reprenne dans la plaquette. Et là, je leurs avais proposé, moi qui étais bordelais, de réaliser, à la place, dix dessins originaux, au format de la plaquette. Les autres ont accepté et me voilà donc parti avec mon chevalet pour sélectionner certains lieux et les dessiner. Chose promise, chose due. La plaquette sortit avec mes dessins et eut beaucoup de succès. On me demanda même d'exposer mes dessins. Et tous furent vendus ! Je n'avais pas dessiné depuis vingt ans… ce que j'appelle vraiment dessiner. Pour la première fois, depuis vingt ans, je ne réalisais pas de dessins calibrés. Il y avait autre chose. Le virus du dessin d'art m'avait repris.

JLT - Quand vous avez démarré de zéro, quels peintres sont venus à votre esprit ? Picasso ?

JCD - C'est le seul vrai peintre ! On parle de Dali… C'est un bon technicien, mais il reste selon moi un mystificateur. Picasso est un génie, un fou génial ! Lui savait ce que signifiait être libre. Et pourtant, s'il a eu des admirateurs, quelles critiques il a essuyées !…

JLT - Moins maintenant, tout de même…

JCD - Oui... Il y aura toujours des critiques à son encontre. Et ceux qui le comprennent soi-disant aujourd'hui, ont mis du temps. Picasso était en avance. Il est allé beaucoup plus loin que tous les autres. Il est toujours actuel ! Picasso s'est donné toutes les libertés. Avoir toutes les libertés, c'est avoir la liberté matérielle, mais aussi être capable de détruire, de tomber des choses, avec toute ta folie intellectuelle… Et même si à la fin ton œuvre paraît vilaine. C'est pas grave. L'important est de savoir qui tu es intérieurement. Peu le savent à la fin de leur vie. La plupart ont porté un nom, signé un contrat, mais pas le contrat de la liberté. La liberté, ce n'est pas l'anarchie. La liberté est le résultat d'une grande rigueur. Il n'y a pas de liberté sans rigueur. Grâce à Picasso, je me suis lancé, à dix-neuf ans, dans un métier d'art.

JLT - C'est-à-dire ?

JCD - Un an auparavant, alors que j'étais en classe de première, j'avais reçu une bourse éligible qui m'a permis de voyager à travers la France et notamment à Paris. C'est à cette époque, que, pour la première fois, j'ai peint sur la place du Tertre et découvert que je pouvais vendre. Je travaillais le matin à la Manufacture de Sèvres de Paris ; l'après-midi, place du Tertre. Le SMIG était à l'époque à 33000 francs. Je gagnais alors entre 16 et 18000 francs par après-midi. A dix-huit ans ! Je suis revenu de mon voyage avec plus d'argent que je n'en avais quand j'étais parti. J'ai envoyé des cadeaux à mes parents, à mes tantes, à mes grands-parents. Tous se demandaient d'où venait cet argent. J'ai donc compris, dès cette époque, qu'il était possible de vivre de sa peinture. Etait-ce de l'Art avec un grand A ? Je n'en sais rien. Grâce à ma bourse éligible, je me suis également rendu à Vallauris car je savais que Picasso y vivait. J'aurais bien cherché à le rencontrer, mais il n'était pas sur place quand je suis arrivé. A l'époque, je n'aimais pas Picasso. Et même si l'on parlait de Picasso, et notamment de ses céramiques, je voulais prouver à travers mon voyage qu'il ne fallait pas oublier les artistes de la Manufacture de Sèvres. Aujourd'hui, j'adore Picasso. Quand j'étais jeune, je ne le comprenais pas mais sa vie m'intéressait. Je me rends compte, maintenant, que j'ai suivi l'homme sans le connaître.

JLT - Comment s'est déroulée, au début, votre nouvelle vie de peintre ?

JCD - Quand j'ai décidé de tout quitter, je ne connaissais pas le milieu de l'Art. J'ai alors rencontré Jean Hugon et Robert Valy, deux peintres de Bordeaux, qui avaient, certes, une côte nationale et internationale, mais restaient néanmoins confidentiels. Ils m'ont pris sous leurs ailes. Pour eux, j'étais le petit dernier, leur poulain. Ils étaient devenus peintres une fois à la retraite : ils peignaient donc sans risques. Quand j'ai décidé de me consacrer uniquement à la peinture, tous deux m'ont gentiment traité de fou, avec une pointe d'admiration, je pense. Ils m'ont beaucoup aidé. Ils m'ont accompagné dans les salons de Paris, à la Nationale du Beaux-arts, au salon d'automne, bref, aux salons officiels que doit faire tout peintre.

JLT - Ils vous ont fait entrer dans le système…

JCD - Absolument. Aujourd'hui, les pauvres sont morts tous les deux. Ils n'ont pas eu la chance de vivre leur vie de peintre… Et moi - sans doute grâce à eux - j'ai eu la chance de vivre une vie qu'ils n'ont pas vécue… Voilà… C'est sûr… [Il marque un temps d'arrêt] Ils ne se sont pas mesurés à la folie. Moi, cette folie dangereuse m'a passionné.

JLT - Est-ce encore un engagement de peindre des toiles en direct devant public ?

JCD - Même chose !

JLT - Qu'est-ce qui vous plaît dans cette prouesse ?

JCD - La peur, la peur, la peur !…

JLT - …de ne pas y arriver ?

JCD - Oui et non. En 98, deux soirs de suite, au Théâtre Impérial de Séville et durant treize soirées au théâtre Trianon de Paris, je créais, à l'occasion d'un spectacle de flamenco, un nouveau décor de 6 x 3 mètres en une heure vingt devant public. Je montais sur scène avec des musiciens et des danseuses. J'avais une estrade, une toile tendue sur le fond de la scène. En une heure vingt, je signais en bas de la toile et je descendais de mon estrade en même temps que les acteurs. C'était un vrai challenge. On a eu quinze soirs de standing ovation ! Le public me demandait comment je m'y prenais, si j'avais un tracé dessiné au préalable, etc… Non,
monsieur ! Tous les soirs, la toile était différente, mais le cahier des charges restait le même : la toile devait être terminée dans les temps. Le spectacle était minuté : une heure vingt, pas une minute de plus. Cette contrainte m'amusait. Et c'était totalement fou ! Il m'est pourtant arrivé de trembler, de faire dans mon froc, comme un soir à Paris, je m'en souviens. Mais ma main n'a pas lâché. Et personne n'a rien perçu de mon trac. J'aurais pu tout laisser tomber. Je suis hors d'un circuit normal. Comment expliquer que je ne l'ai pas fait ? Sans doute parce que je suis dans un état de complète liberté.

JLT - Vous avez été le peintre officiel du Bicentenaire de la Révolution française. En quoi a consisté votre action ? Et comment avez-vous été embarqué dans cette aventure ?

JCD - C'est une histoire complètement folle.

JLT - Vous n'en sortez pas.

JCD - Et si ce n'est pas moi, ceux qui m'entourent me poussent à être fou… Un client qui m'avait acheté des toiles m'avait invité à une soirée bourrée de monde. Il me présente à ses invités comme peintre, évidemment. Nous discutons de tout et de rien et, à un moment, j'explique, à mon client que je suis en train de lire un bouquin portant sur la Révolution française. Je lui précise même qu'il y a très peu d'illustrations de cette époque car les peintres étaient subventionnés par des personnes fortunées et on payait les gens qui descendaient dans la rue. Réaliser une scène de la révolution réclamait donc, à l'époque, beaucoup d'argent et une logistique incroyable. L'autre, alors, me regarde et me dit : " Tu es peintre, non ? Tu sais que, dans trois ans, c'est le Bicentenaire de la Révolution française ? " Nous étions alors en 1986. Son idée m'est restée en tête et a fait son chemin. J'ai continué à lire ce livre. C'est là que j'ai imaginé de réaliser des toiles en bleu, blanc, rouge ayant la Révolution Française pour thème principal, qui viendraient remplacer en quelque sorte ces peintures qui n'ont jamais été faites. Je suis alors allé sur le tournage des Chouans ! (1) pour rencontrer Philipppe de Broca et lui demander si je pouvais prendre quelques croquis de certaines scènes du film. Même chose avec Milos Forman, qui était en train de réaliser le Siècle des Lumières. J'ai fait 3000 croquis de personnages. C'est également à cette époque que j'ai commencé à travailler le motif du cheval. Et là m'est venue une idée capitale pour le reste de ma carrière. La Révolution vient du peuple. Pour en parler, le peintre doit donc redescendre dans la rue. Je me voyais bien réaliser mes toiles en direct dans les grandes surfaces et dans les supermarchés. Je me suis gentiment fait traiter de fou par un copain, professeur de dessin, à qui j'exposai mon projet. Nous sommes en 87-88. Suit un an de travail et de déplacements. En 1988, je commence à dessiner et à faire des pastels à l'huile des portraits des personnages. Je prenais de plus en plus d'audace dans la représentation et l'interprétation de la Révolution. J'étais aussi de plus en plus sûr de moi. En octobre 88, je me sentais suffisamment prêt pour aller démarcher une grande surface. Je me suis rendu au Carrefour de Bordeaux pour y rencontrer le directeur et lui proposer un marché : " Je suis en train de préparer une série de toiles sur le thème de la Révolution française. Me permettriez-vous de peindre dans votre galerie marchande, moyennant rémunération : 10000 Francs la semaine ? " Je n'étais pas encore connu. L'autre me regarde et me dit : " Ce que vous me demandez est surprenant, mais c'est si surprenant que j'accepte ! " J'ai alors réalisé une première toile de 2x4 mètres. Sud-Ouest ne se fait pas prier et, deux jours plus tard, un journaliste vient voir cet excité qui peint au milieu des clients et des caddys. La télé a suivi. J'avais commencé lundi matin. Le mercredi suivant, Sud Ouest me consacrait une demi-page. Le patron de Carrefour, ravi d'avoir si peu dépensé pour une telle campagne de publicité, organise un grand cocktail le samedi de la même semaine avec de nombreuses personnalités et tous les pontes de la région bordelaise. Voilà comment tout a démarré. Au mois de janvier, je suis invité par des banques, par des mairies pour peindre des toiles en direct. Chaque fois, ma performance était relatée par la presse. De nombreuses écoles venaient voir ce que j'avais fait. En fin de compte, j'avais tout de même réalisé 3000 croquis, 50 portraits et 40 pastels à l'huile ! Un jour que je décrochai mes toiles, le chef de cabinet du Président du Conseil Général de Gironde s' approche de moi et me dit qu'ils sont intéressés par mon travail. Nous nous sommes rencontrés. Ils ont visité mon atelier puis m'ont proposé d'être le représentant de la Gironde pour célébrer le Bicentenaire. En deux coups de pinceau, j'étais devenu peintre pour le Conseil Général. La gauche était alors au pouvoir. Ils ont envoyé tous les papiers nécessaires à la Mission du Bicentenaire pour que je puisse obtenir le label. Et je l'ai reçu la veille de mon exposition organisée au Tribunal de grande instance de Bordeaux. J'ai également peint à la porte de Versailles, au moment du salon du tourisme.

JLT - Trouvez-vous que la peinture, aujourd'hui, est trop faite ou a été trop longtemps faite par ceux qui sont du genre, je vous cite, " à chialer devant leurs toiles en peignant " ?

JCD - La société nous jalouse. Selon elle, le peintre ne doit pas être heureux. Ca rassure la société. Le peintre est un marginal. Si j'étais né il y a un ou deux siècles ou même en 1900, je n'aurais sans doute pas eu la même chance. Je suis un produit actuel de la société. La presse et la télévision parlent de toi car on t'a vu à tel endroit. Autrefois, ce n'était pas le cas. Tout se passait dans des circuits fermés et avant que tu n'atteignes l'échelle mondiale ou que l'on découvre ton travail, il te fallait des années. Le peintre était souvent déjà mort. Aujourd'hui, tu réalises un événement extraordinaire ; cinq minutes plus tard, le monde entier peut voir ta gueule et savoir ton nom. Les données ont donc changé. De la même manière, on explique ainsi la création du succès ou de l'échec.

JLT - Vous parliez des plasticiens. Vous n'avez jamais été tenté d'élargir votre palette et d'aborder d'autres domaines artistiques ?

JCD - Non. J'aimerais beaucoup faire de la sculpture. Mais on ne peut pas en faire n'importe où. La sculpture n'a rien de pratique. Il faut entreposer la glaise, avoir un hangar. J'en ai fait quand j'étais aux Beaux-Arts. Ca ne correspond peut-être pas à ma nature. Cela dit, ma peinture est faite d'ombre et de lumière, donc de volume : elle est déjà pré-sculpturale.

JLT - Quand on étudie le développement des nouvelles technologies, des innovations
" visuelles " dans le cinéma, avec les installations, en art contemporain, qu'est-ce qui fait aujourd'hui la spécificité de l'art pictural ?

JCD - La peinture est un artisanat mais, aujourd'hui, on veut tout industrialiser. Certains réalisent des peintures sur ordinateur. Pourquoi pas ? Ce n'est plus de la peinture, mais une performance technique qui produit une image. Cette image, on la retient ou pas. Par la suite, on peut retrouver le programme, mais pas la pièce unique. Peindre une toile et la réussir sans savoir pourquoi pose un problème. Si les suivantes sont mauvaises, c'est que la première était le fruit d'un accident. La peinture ne se contente pas d'accidents mais suit un chemin. Pour ma part, je ne suis pas encore allé au bout de moi-même. On peut aller bien plus loin.

JLT - Trouvez-vous que la folie et l'énergie dont vous parlez se voient beaucoup plus sur une peinture que dans ces arts techniques ?

JCD - Ah, oui.

JLT - Qu'est-ce qui différencie la peinture de ces arts techniques ?

JCD - Le geste, la volonté et une vision. Il faut aimer, ne pas être au service d'une machine. La peinture est humaine. L'art technique est déshumanisé. Il entraîne même le dessin, voire la peinture, dans son sillage. Faire des croquis devient un travail besogneux puisqu'on peut faire une photo. Pourquoi dessiner alors qu'on peut projeter une photo sur une feuille et en dessiner les contours ? Voilà où on en est aujourd'hui. On est donc dans le mensonge. Certains semblent savoir dessiner. Ils se trompent en voulant tromper les autres.

Propos recueillis par Jean-Louis Tallon
Lyon - Juin 2002

(1) Chouans ! (1988), film français de Philippe de Broca, avec Philippe Noiret, Lambert Wilson, Sophie Marceau...

 

Jean-Claude Dauguet - Photo Horspress
 
crédit photo : www.dauguet.com
 
crédit photo : www.dauguet.com

 

30 mai 1939 : naissance à Bordeaux
1960 : professeur de dessin
1972 : création d'une agence publicitaire
1982 : Dauguet devient peintre
1989 : peintre officiel du Bicentenaire de la Révolution Française
1995 : Peintre Officiel Biennale du Cirque à Lyon
2002 : Exposition "Voyages...", à Lyon
 

 
En France
à Paris, Bordeaux, Lyon, Aix-les-Bains, Narbonne, Port Vendres, Château Royal de Collioure et Metz

A l'étranger
Au Musée de Berlin-Est, à Lisbonne, Istanbul, Burgos, New-York, Bologne, Bilbao, Séville, Karlsruhe, Casablanca, Marrakech, Bamako, Los Angeles et Chicago

Collections particulières
France, Allemagne, Portugal, Espagne, Japon, Iran, Turquie, Suisse, USA, Pays-Bas, Italie, Danemark, Maroc, Italie

Visitez le site officiel
de Jean-Claude Dauguet : www.dauguet.com

 

 
 
 
 
 

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