Lydie
Salvayre n'a de cesse depuis son premier roman, la Déclaration,
publié en 1990, de mettre en scène le langage
et de faire jubiler les mots. Dans la Compagnie
des spectres, en passant par la Puissance des
mouches ou encore la Médaille,
elle arpente les difficultés du quotidien, l'étouffoir
que représente la cellule familiale et la violence qui
en résulte. Si ses livres pincent le coeur et font parfois
serrer les poings, cette médecin psychiatre, qui connaît
mieux que quiconque les méandres et la versatilité
de l'âme humaine, choisit le rire plutôt que le
pathos, le verbe incendiaire et dansant plutôt que la
complaisance du désespoir. Avec un zeste de cynisme,
une bonne dose d'humour et une pincée d'ironie, ses romans
font un pied de nez à l'esprit de sérieux et à
la langue de bois. Lydie Salvayre vient de publier Et
que les vers mangent le boeuf mort, recueil de plusieurs
textes et essais, aux éditions Verticales : l'occasion
rêvée de revenir à cet univers composite,
fait de petits riens qui posent pourtant de grandes questions.
Attablée dans un café place Bastille, autour d'une
tasse de thé, Lydie Salvayre revient sur son rapport
à l'écriture, la résurgence de l'enfance
dans ses romans.
Maïté
Lapierre - Quels sont les lieux où vous aimez écrire,
vos lieux d'écriture ?
Lydie
Salvayre - J'ai plusieurs lieux d'écriture. Je dis
souvent et c'est vrai, que les soixante dix kilomètres
qui me séparent de mon lieu de travail sont pour moi
un moment de «vacances », où je travaille
bien. Souvent je reprends ce que j'ai écrit la veille
ou le matin même. J'adore cela. Je déplace un
mot, une virgule. Ce moment est devenu indispensable à
l'écriture. Sinon, j'aime écrire au café,
au contact de la parole des gens.
ML
- Vous parlez d'un rapport charnel, très envahissant
avec l'écriture ; comment l'expliquez-vous ?
Lydie
Salvayre - Quand je suis dans l'écriture, je crois
que tout, jusqu'au sommeil, jusqu'à la uit me ramène
au texte dans lequel je suis. Par exemple au travail, au café,
au déjeuner si j'entends un mot qui me plaît,
je me l'approprie, et il vient trouver sa place dans le texte.
Le texte est présent presque comme s'il était
écrit en moi, vraiment. Il est là, tout le temps
; d'ailleurs j'en ai une mémoire à peu près
totale. Alors que d'ordinaire je suis loin d'avoir une mémoire
éléphantesque, lorsque j'écris, je peux
à tout moment reprendre une phrase, la modifier. Je
crois que j'ai un tel rapport de désir, de désir
dingue, au texte qu'il m'envahit. Il est là, présent,
un peu comme un amoureux, une présence latente. Et
dans les périodes d'écriture, je suis réveillée
à cinq heures du matin par le désir d'écrire,
automatiquement. Je crains toujours ce moment où je
n'aurais plus cet élan passionné, cette ferveur
; comment écrire alors, cela me semble impossible.
ML
- Il y a, dans vos romans, un réel souci de l'époque,
du présent. Quel rapport entretenez-vous à l'information
en général. Lisez-vous beaucoup la presse, les
journaux ?
Lydie
Salvayre - Je dois l'avouer, et cela va vous paraître
très snob, la lecture des journaux me fait horreur.
Par contre, je suis très attentive à l ' information
qui me vient des uns et des autres. J'adore qu'elle me parvienne
traversée par la parole des gens. D'autre part, je
regarde beaucoup, contrairement à plein de gens très
bien, la télévision. J'adore regarder n'importe
quoi ; cela nous donne une certaine idée, je crois,
de la «bien-pensance », de la «mal-pensance
» aujourd'hui. Quant à la littérature
qui se publie aujourd'hui, je suis très curieuse de
mes contemporains.
ML
-Quels sont les auteurs contemporains, donc, que vous aimez
?
Lydie
Salvayre - Il y a une femme pour qui j'ai une admiration sans
borne, c'est Elfriede Jelinek ; magnifique écrivain,
très controversée par l'Autriche. Je l'admire
infiniment. Michon aussi, Eric chevillard, qui dit des choses
si importantes sous couvert de la drôlerie, de la légèreté.
Il se fait de très belles choses.
ML
- Vous dites que Salvayre est le nom que l'écriture
vous a donné. Qu'elle vous a en quelque sorte baptisée
Lydie Salvayre. Pour quelles raisons ?
Lydie
Salvayre - J'ai l'impression qu'il y a eu comme une inversion
des choses normales. On apprend à parler, d'abord,
et ensuite à écrire. Moi, j'ai eu beaucoup,
beaucoup de mal à parler, jusqu'à trente ans,
jusqu'à ce que j'écrive justement. Avant, j'étais
dans l'incapacité de proférer une parole audible,
lors d'un dîner par exemple ; écrire m'a permis
de parler, vraiment. Une fois que j'ai eu déclaré
littérairement, avec La Déclaration justement,
je me suis sentie plus libre par rapport à la parole
orale, si malaisée auparavant. Quant à mon nom,
j'ai été très en guerre contre mon père
donc très en guerre contre le nom lié à
lui ; mon nom d'écriture : Salvayre, est donc devenu
mon nom.
ML
- Pourquoi ce rapport complexe à la parole orale, que
d'ailleurs vous traduisez souvent par la fiction ?
Lydie
Salvayre - Il y a mille choses. Petite, je parlais un français
moitié espagnol. Et je garde le souvenir des humiliations
ressenties, à l'école notamment. La maîtresse
me disait, je vais encore me tromper, on ne dit pas un armoire
mais une armoire. Humiliations accrues par le fait que j'étais
fille d'ouvriers, que nous vivions dans une maison très
laide, dont j'avais honte, etc. Alors les remarques par rapport
à mon français me blessaient énormément.
Et puis aussi j'ai un tel amour de la langue que toute profération
verbale me semble insuffisante par rapport à la beauté
de la phrase écrite. C'est très rare d'avoir
une parole aussi belle, Duras l'avait, à l'écrit
qu'à l'oral. C'est très étrange, je pense
que l'amour de la langue m'interdit souvent l'usage oral de
la langue. Mais l'écriture, c'est le bonheur. Le temps
de chercher ses mots, avec soin. Quitte à rendre l'imperfection,
l'accident dans la voix des personnages. Car par contre, j'adore
entendre les entorses au langage dans la parole des gens autour
de moi. Cela fait souvent entendre la phrase, au contraire
de la phrase bien dite, calibrée, de tel animateur
télé, qu'on entend sans l'entendre.
ML
- Pour revenir à l'écriture, vous aimez métisser
la belle langue classique, soutenue, aux mots de la rue, de
tous les jours.
Lydie
Salvayre - J'adore faire cela. C'est une licence que donne
l'écriture. Une chose banale, que j'aime rappeler,
c'est l'étanchéité des registres langagiers.
Chacun parle la langue de son métier ; il y a la langue
des banlieues, les jargons professionnels, etc. Et peu de
pacte, de mariage d'un registre à l'autre. C'est pour
cela que je révère Rabelais. Il a mieux que
personne embrasser la langue dans tous ses
états ; il ne s'est pas sanctionné, comme la
plupart des écrivains, à un registre bien propret.
Et je pense qu'une chose dont on souffre encore, en France,
c'est du classicisme. J'ai un amour immense pour cette langue
belle, maîtrisée, celle des moralistes par exemple,
mais je regrette qu'il soit si difficile d'avoir en France
un rapport tranquille à la langue vulgaire, qu'ont
les Espagnols. Ils ont un rapport à la vulgarité,
au mauvais goût beaucoup plus joyeux, beaucoup plus
franc. Cela en dit long sur le rapport de chaque culture à
la vulgarité, au sexe, etc. Et moi je garde l'héritage
de cette culture espagnole, qui travaille la langue en dessous.
ML
- Vous y faites d'ailleurs de nouveau allusion dans votre
dernier texte, Le Vif Du Vivant.
Lydie
Salvayre - Dans ce texte, les choses les plus osées
sont écrites en espagnol. Si je les avais écrites
en français, elles auraient fait offense, à
quelque chose de l'ordre du bon goût, de la bienséance,
effectivement. Et Picasso, oui, illustre parfaitement cette
tranquillité joyeuse qu'ont les Espagnols par rapport
à la vulgarité. J'adore Picasso pour cette ironie,
cet humour. Et les représentations érotiques
où l'humour est présent sont si rares. Cette
dimension rieuse de Picasso m'enchante, et je trouve qu'elle
est souvent absente du paysage artistique, en littérature
notamment.
ML
- L'histoire familiale, le poids de la révolte sont
des thèmes forts de votre ouvre. Pouvons-nous y revenir
?
Lydie
Salvayre - L'expérience de la révolte dans ma
famille est terrible. Ma mère et mon père se
sont engagés très jeunes du côté
des républicains espagnols, mon père contre
toute sa famille. Un geste d'une grande beauté. Mais
en même temps, je ressens l'immense tristesse de voir
où ce geste les a conduits, immigrés, dans un
pays qui n'était pas le leur et dans une condition
prolétaire très dure. Mes romans portent en
eux ce que j'ai entendu de leur révolte lorsqu'ils
étaient jeunes adultes. Ils ne cessaient de ressasser,
avec d'autres, leur geste, et des choses terribles aussi.
J'entendais ainsi la geste, l'épopée espagnole.
ML
- La mise en scène des figures paternelles, des figures
de l'autorité, est très violente dans vos romans.
Elle finit forcement par interpeller le lecteur.
Lydie
Salvayre - J'ai bien fini par me rendre compte que les figures
masculines, dans mes romans, étaient terribles. Et
je me suis demandé, quel est donc ce rapport à
l'autorité que j'ai, et donc à la loi, au père
; ça a bien fini par m'apparaître, oui.
ML
- Qu'est-ce qui, après trois ans d'études littéraires,
vous a amené à vous orienter en médecine,
puis en psychiatrie. Car c'est une décision importante
?
Lydie
Salvayre - Il y avait dans la famille une problématique
psychiatrique, et là aussi, sans en saisir les raisons,
je me suis dit qu'il fallait que je fasse psychiatrie. C'est
quelques années après que j'ai compris que j'avais
entamé ces études dans l'espoir de trouver une
réponse à ce problème. En fait, la révélation,
c'est que ne n'est pas la psychiatrie qui m'a permis de comprendre
la folie de mon père, mais dans une certaine mesure
la littérature, avec Bernhard, Beckett. C'est drôle,
on fait les choses, et puis un jour, les raisons nous apparaissent,
pour autant qu'elles apparaissent. Et on fait souvent les
choses pour répondre à une question de l'enfance,
quand elle a été torturante. Ecrire l'a été,
sûrement, l'est toujours.
ML
- Comment expliquez-vous cette comparaison, image un peu dérangeante
et très fréquente dans vos romans, entre le
genre humain et l'animal domestiqué ?
Lydie
Salvayre - J'ai un grand amour des animaux, une immense compassion.
Pour les humains aussi. Dans un texte que j'ai écrit
pour Avignon, je reviens, une fois encore, sur cette image.
Regardez les animaux blessés, sauvages, abandonnés,
desquels on ne peut s'approcher. J'ai l'impression que les
humains sont pareils. Nous sommes très proches de nos
frères muselés.
ML
- Comment travaillez-vous la trame de vos romans, l'intrigue
?
Lydie
Salvayre - J'ai prétendument une trame ; je me lance
mais elle est chaque fois à recomposer. Pour la
Puissance Des Mouches notamment, j'ai du reconstruire
le récit. La construction telle qu'elle est, avec une
série d'interlocuteurs qui jamais ne parlent, n'était
pas le projet initial. Une fois avancée dans le déroulement
de la narration, j'ai tout reconstruit. La narration elle-même
m'éclaire sur la construction. Et la nouvelle construction
induira telle ou telle forme narrative. Pour la Déclaration,
l'idée était d'écrire un discours amoureux
qui à mesure se dégrade. En fait, je n ' ai
gardé que la fin, terrible, de cette histoire. Le roman,
tel qu'il est, commence ainsi là où la première
étape narrative se terminait.
ML
- Pourquoi vos fins de romans sont-elles si précipitées
? En quelques lignes, le propos est clos, souvent par le rire,
alors que rien ne laissait supposer qu'il touchait à
sa fin.
Lydie
Salvayre - Mes romans s'achèvent non pas sur une fin
logique, mais parce que moi, je suis fatiguée de l'histoire.
Voilà ma logique de fin. Quand le désir d'écrire
me quitte, le temps est arrivé pour moi d'achever le
livre. J'adore d'ailleurs les romans qui se moquent, comme
ceux de Chevillard, d'avoir un début et une fin. «
Conclure est la science des ânes » a dit
Flaubert, c'est très joli. Conclure pour moi n'est
rien d'autre que le moment où s'épuise le désir
d'écrire. On peut jouer avec tous les arbitraires du
roman, les chapitres, le découpage, la fin, la chronologie,
c'est ça le bonheur. Pour Les Belles Ames, la fin qui
n'en était pas une a été très
mal prise par les critiques, qui y ont vu une insuffisance
du livre. Mais j'aime les livres imparfaits.
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Propos
recueillis par Maïté Lapierre |
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