Pierre Michon
Jean-Philippe Toussaint
Stéphane Zagdanski
Charles Juliet
Andreï Makine
Les goûters philo
André Comte-Sponville
Fred Beltran
Xmen 2 (nouveauté)
Décalage Horaire
Dragon rouge
Michael J. Sheehy (nouveauté)
The Libertines/The Music
New Order
Magnus Lindberg
Biennale de Venise 2002
Jean-Claude Dauguet
Le noir gothique
Yves Coppens
Le monde selon Nadège
 
Recherche express
sur HorsPress ? Le moteur de recherche interne du site est à votre disposition...
 
Pour être tenu(e) au courant des mises à jour d'HorsPress, laissez-nous votre email !
 
HorsPress est configuré pour IE5 et sup, un écran de 1024*768
 


Rencontre avec Lydie Salvayre ...

Lydie Salvayre n'a de cesse depuis son premier roman, la Déclaration, publié en 1990, de mettre en scène le langage et de faire jubiler les mots. Dans la Compagnie des spectres, en passant par la Puissance des mouches ou encore la Médaille, elle arpente les difficultés du quotidien, l'étouffoir que représente la cellule familiale et la violence qui en résulte. Si ses livres pincent le coeur et font parfois serrer les poings, cette médecin psychiatre, qui connaît mieux que quiconque les méandres et la versatilité de l'âme humaine, choisit le rire plutôt que le pathos, le verbe incendiaire et dansant plutôt que la complaisance du désespoir. Avec un zeste de cynisme, une bonne dose d'humour et une pincée d'ironie, ses romans font un pied de nez à l'esprit de sérieux et à la langue de bois. Lydie Salvayre vient de publier Et que les vers mangent le boeuf mort, recueil de plusieurs textes et essais, aux éditions Verticales : l'occasion rêvée de revenir à cet univers composite, fait de petits riens qui posent pourtant de grandes questions.

Attablée dans un café place Bastille, autour d'une tasse de thé, Lydie Salvayre revient sur son rapport à l'écriture, la résurgence de l'enfance dans ses romans.

Maïté Lapierre - Quels sont les lieux où vous aimez écrire, vos lieux d'écriture ?

Lydie Salvayre - J'ai plusieurs lieux d'écriture. Je dis souvent et c'est vrai, que les soixante dix kilomètres qui me séparent de mon lieu de travail sont pour moi un moment de «vacances », où je travaille bien. Souvent je reprends ce que j'ai écrit la veille ou le matin même. J'adore cela. Je déplace un mot, une virgule. Ce moment est devenu indispensable à l'écriture. Sinon, j'aime écrire au café, au contact de la parole des gens.

ML - Vous parlez d'un rapport charnel, très envahissant avec l'écriture ; comment l'expliquez-vous ?

Lydie Salvayre - Quand je suis dans l'écriture, je crois que tout, jusqu'au sommeil, jusqu'à la uit me ramène au texte dans lequel je suis. Par exemple au travail, au café, au déjeuner si j'entends un mot qui me plaît, je me l'approprie, et il vient trouver sa place dans le texte. Le texte est présent presque comme s'il était écrit en moi, vraiment. Il est là, tout le temps ; d'ailleurs j'en ai une mémoire à peu près totale. Alors que d'ordinaire je suis loin d'avoir une mémoire éléphantesque, lorsque j'écris, je peux à tout moment reprendre une phrase, la modifier. Je crois que j'ai un tel rapport de désir, de désir dingue, au texte qu'il m'envahit. Il est là, présent, un peu comme un amoureux, une présence latente. Et dans les périodes d'écriture, je suis réveillée à cinq heures du matin par le désir d'écrire, automatiquement. Je crains toujours ce moment où je n'aurais plus cet élan passionné, cette ferveur ; comment écrire alors, cela me semble impossible.

ML - Il y a, dans vos romans, un réel souci de l'époque, du présent. Quel rapport entretenez-vous à l'information en général. Lisez-vous beaucoup la presse, les journaux ?

Lydie Salvayre - Je dois l'avouer, et cela va vous paraître très snob, la lecture des journaux me fait horreur. Par contre, je suis très attentive à l ' information qui me vient des uns et des autres. J'adore qu'elle me parvienne traversée par la parole des gens. D'autre part, je regarde beaucoup, contrairement à plein de gens très bien, la télévision. J'adore regarder n'importe quoi ; cela nous donne une certaine idée, je crois, de la «bien-pensance », de la «mal-pensance » aujourd'hui. Quant à la littérature qui se publie aujourd'hui, je suis très curieuse de mes contemporains.

ML -Quels sont les auteurs contemporains, donc, que vous aimez ?

Lydie Salvayre - Il y a une femme pour qui j'ai une admiration sans borne, c'est Elfriede Jelinek ; magnifique écrivain, très controversée par l'Autriche. Je l'admire infiniment. Michon aussi, Eric chevillard, qui dit des choses si importantes sous couvert de la drôlerie, de la légèreté. Il se fait de très belles choses.

ML - Vous dites que Salvayre est le nom que l'écriture vous a donné. Qu'elle vous a en quelque sorte baptisée Lydie Salvayre. Pour quelles raisons ?

Lydie Salvayre - J'ai l'impression qu'il y a eu comme une inversion des choses normales. On apprend à parler, d'abord, et ensuite à écrire. Moi, j'ai eu beaucoup, beaucoup de mal à parler, jusqu'à trente ans, jusqu'à ce que j'écrive justement. Avant, j'étais dans l'incapacité de proférer une parole audible, lors d'un dîner par exemple ; écrire m'a permis de parler, vraiment. Une fois que j'ai eu déclaré
littérairement, avec La Déclaration justement, je me suis sentie plus libre par rapport à la parole orale, si malaisée auparavant. Quant à mon nom, j'ai été très en guerre contre mon père donc très en guerre contre le nom lié à lui ; mon nom d'écriture : Salvayre, est donc devenu mon nom.

ML - Pourquoi ce rapport complexe à la parole orale, que d'ailleurs vous traduisez souvent par la fiction ?

Lydie Salvayre - Il y a mille choses. Petite, je parlais un français moitié espagnol. Et je garde le souvenir des humiliations ressenties, à l'école notamment. La maîtresse me disait, je vais encore me tromper, on ne dit pas un armoire mais une armoire. Humiliations accrues par le fait que j'étais fille d'ouvriers, que nous vivions dans une maison très laide, dont j'avais honte, etc. Alors les remarques par rapport à mon français me blessaient énormément. Et puis aussi j'ai un tel amour de la langue que toute profération verbale me semble insuffisante par rapport à la beauté de la phrase écrite. C'est très rare d'avoir une parole aussi belle, Duras l'avait, à l'écrit qu'à l'oral. C'est très étrange, je pense que l'amour de la langue m'interdit souvent l'usage oral de la langue. Mais l'écriture, c'est le bonheur. Le temps de chercher ses mots, avec soin. Quitte à rendre l'imperfection, l'accident dans la voix des personnages. Car par contre, j'adore entendre les entorses au langage dans la parole des gens autour de moi. Cela fait souvent entendre la phrase, au contraire de la phrase bien dite, calibrée, de tel animateur télé, qu'on entend sans l'entendre.

ML - Pour revenir à l'écriture, vous aimez métisser la belle langue classique, soutenue, aux mots de la rue, de tous les jours.

Lydie Salvayre - J'adore faire cela. C'est une licence que donne l'écriture. Une chose banale, que j'aime rappeler, c'est l'étanchéité des registres langagiers. Chacun parle la langue de son métier ; il y a la langue des banlieues, les jargons professionnels, etc. Et peu de pacte, de mariage d'un registre à l'autre. C'est pour cela que je révère Rabelais. Il a mieux que personne embrasser la langue dans tous ses
états ; il ne s'est pas sanctionné, comme la plupart des écrivains, à un registre bien propret. Et je pense qu'une chose dont on souffre encore, en France, c'est du classicisme. J'ai un amour immense pour cette langue belle, maîtrisée, celle des moralistes par exemple, mais je regrette qu'il soit si difficile d'avoir en France un rapport tranquille à la langue vulgaire, qu'ont les Espagnols. Ils ont un rapport à la vulgarité, au mauvais goût beaucoup plus joyeux, beaucoup plus franc. Cela en dit long sur le rapport de chaque culture à la vulgarité, au sexe, etc. Et moi je garde l'héritage de cette culture espagnole, qui travaille la langue en dessous.

ML - Vous y faites d'ailleurs de nouveau allusion dans votre dernier texte, Le Vif Du Vivant.

Lydie Salvayre - Dans ce texte, les choses les plus osées sont écrites en espagnol. Si je les avais écrites en français, elles auraient fait offense, à quelque chose de l'ordre du bon goût, de la bienséance, effectivement. Et Picasso, oui, illustre parfaitement cette tranquillité joyeuse qu'ont les Espagnols par rapport à la vulgarité. J'adore Picasso pour cette ironie, cet humour. Et les représentations érotiques où l'humour est présent sont si rares. Cette dimension rieuse de Picasso m'enchante, et je trouve qu'elle est souvent absente du paysage artistique, en littérature notamment.

ML - L'histoire familiale, le poids de la révolte sont des thèmes forts de votre ouvre. Pouvons-nous y revenir ?

Lydie Salvayre - L'expérience de la révolte dans ma famille est terrible. Ma mère et mon père se sont engagés très jeunes du côté des républicains espagnols, mon père contre toute sa famille. Un geste d'une grande beauté. Mais en même temps, je ressens l'immense tristesse de voir où ce geste les a conduits, immigrés, dans un pays qui n'était pas le leur et dans une condition prolétaire très dure. Mes romans portent en eux ce que j'ai entendu de leur révolte lorsqu'ils étaient jeunes adultes. Ils ne cessaient de ressasser, avec d'autres, leur geste, et des choses terribles aussi. J'entendais ainsi la geste, l'épopée espagnole.

ML - La mise en scène des figures paternelles, des figures de l'autorité, est très violente dans vos romans. Elle finit forcement par interpeller le lecteur.

Lydie Salvayre - J'ai bien fini par me rendre compte que les figures masculines, dans mes romans, étaient terribles. Et je me suis demandé, quel est donc ce rapport à l'autorité que j'ai, et donc à la loi, au père ; ça a bien fini par m'apparaître, oui.

ML - Qu'est-ce qui, après trois ans d'études littéraires, vous a amené à vous orienter en médecine, puis en psychiatrie. Car c'est une décision importante ?

Lydie Salvayre - Il y avait dans la famille une problématique psychiatrique, et là aussi, sans en saisir les raisons, je me suis dit qu'il fallait que je fasse psychiatrie. C'est quelques années après que j'ai compris que j'avais entamé ces études dans l'espoir de trouver une réponse à ce problème. En fait, la révélation, c'est que ne n'est pas la psychiatrie qui m'a permis de comprendre la folie de mon père, mais dans une certaine mesure la littérature, avec Bernhard, Beckett. C'est drôle, on fait les choses, et puis un jour, les raisons nous apparaissent, pour autant qu'elles apparaissent. Et on fait souvent les choses pour répondre à une question de l'enfance, quand elle a été torturante. Ecrire l'a été, sûrement, l'est toujours.

ML - Comment expliquez-vous cette comparaison, image un peu dérangeante et très fréquente dans vos romans, entre le genre humain et l'animal domestiqué ?

Lydie Salvayre - J'ai un grand amour des animaux, une immense compassion. Pour les humains aussi. Dans un texte que j'ai écrit pour Avignon, je reviens, une fois encore, sur cette image. Regardez les animaux blessés, sauvages, abandonnés, desquels on ne peut s'approcher. J'ai l'impression que les humains sont pareils. Nous sommes très proches de nos frères muselés.

ML - Comment travaillez-vous la trame de vos romans, l'intrigue ?

Lydie Salvayre - J'ai prétendument une trame ; je me lance mais elle est chaque fois à recomposer. Pour la Puissance Des Mouches notamment, j'ai du reconstruire le récit. La construction telle qu'elle est, avec une série d'interlocuteurs qui jamais ne parlent, n'était pas le projet initial. Une fois avancée dans le déroulement de la narration, j'ai tout reconstruit. La narration elle-même m'éclaire sur la construction. Et la nouvelle construction induira telle ou telle forme narrative. Pour la Déclaration, l'idée était d'écrire un discours amoureux qui à mesure se dégrade. En fait, je n ' ai gardé que la fin, terrible, de cette histoire. Le roman, tel qu'il est, commence ainsi là où la première étape narrative se terminait.

ML - Pourquoi vos fins de romans sont-elles si précipitées ? En quelques lignes, le propos est clos, souvent par le rire, alors que rien ne laissait supposer qu'il touchait à sa fin.

Lydie Salvayre - Mes romans s'achèvent non pas sur une fin logique, mais parce que moi, je suis fatiguée de l'histoire. Voilà ma logique de fin. Quand le désir d'écrire me quitte, le temps est arrivé pour moi d'achever le livre. J'adore d'ailleurs les romans qui se moquent, comme ceux de Chevillard, d'avoir un début et une fin. « Conclure est la science des ânes » a dit Flaubert, c'est très joli. Conclure pour moi n'est rien d'autre que le moment où s'épuise le désir d'écrire. On peut jouer avec tous les arbitraires du roman, les chapitres, le découpage, la fin, la chronologie, c'est ça le bonheur. Pour Les Belles Ames, la fin qui n'en était pas une a été très mal prise par les critiques, qui y ont vu une insuffisance du livre. Mais j'aime les livres imparfaits.

Propos recueillis par Maïté Lapierre
 
 
 

 

la Déclaration (1990)
la Puissance des mouches (1995)
la Compagnie des spectres (1997)
la Conférence de Cintegabelle (1999)
la Vie commune (1999)
les Belles âmes (2000)
Et que les vers mangent les boeufs morts (2002)
 


Pour en savoir un peu plus sur Lydie Salvayre :
sur remue.net

 

 

 

 
 
 
 
 

haut de page