Il aura fallu cinq ans à Jean-Philippe Toussaint
pour revenir à la fiction. Cinq ans pour nous livrer
en septembre dernier Faire l'amour, son dernier roman,
et poursuivre ainsi de son écriture minimaliste, transparente
et décalée, une trajectoire singulière
commencée avec la Salle de bains et Monsieur.
Mais la littérature n'est pas son seul domaine et l'auteur
de la Télévision s'est également
aventuré sur d'autres territoires : le cinéma
(avec cinq films à son actif) et la photographie. Sans
réticences, Jean-Philippe Toussaint a ainsi accepté
d'évoquer les dix-sept années de sa carrière
artistique et littéraire, et notamment le jour où
il a "commencé à écrire"...
Jean-Louis Tallon - Dans votre texte intitulé "
Le jour où j'ai commencé à écrire
", vous dîtes avoir lu Crime et châtiment,
de Dostoëivski et vous être mis à écrire
un mois plus tard. Qu'est-ce qui déclenche, selon vous,
l'envie d'écrire ? Est-ce un vague à l'âme
ou la lecture d'un autre livre ?
Jean-Philippe
Toussaint - Dans ce texte, j'ai essayé d'analyser les
raisons qui m'ont poussé à me mettre à
écrire il y a vingt ans. Sur les conseils de ma sur,
j'avais d'abord lu Crime et châtiment. Ce fut
effectivement pour moi - je l'ai compris bien plus tard -
un livre déterminant. Parallèlement, François
Truffaut, dans l'un des ses ouvrages, expliquait à
ceux qui souhaitaient se lancer dans le cinéma, qu'à
défaut de réaliser un film, faute de moyens
ou d'expérience, on pouvait toujours se lancer dans
l'écriture. Fort de ces deux conseils, je me suis donc
mis à écrire un mois plus tard. Ce sont mes
souvenirs. Je ne garantis peut-être pas leur authenticité
historique complète. Et je ne souhaite pas en faire
pas une règle générale sur ce qui peut
pousser un tel ou un tel à écrire.
JLT
- Combien de temps avant d'écrire la Salle de bains
avez-vous lu Crime et châtiment ?
JPhT
- Cinq ans auparavant. Je devais avoir vingt ans.
JLT
- Selon vous, pour écrire, faut-il porter en soi une
blessure originelle ? Je mets l'expression entre de nombreux
guillemets
JPhT
- Oui, je pense.
JLT
- Quelqu'un d'heureux sera-t-il plus ou moins incité
à écrire ?
JPhT
- On peut être heureux et écrire.
JLT - Vous-même êtes heureux et écrivez
?
JPhT
- On peut dire ça. Ce n'est en tout cas pas incompatible.
Cela dit, il faut beaucoup nuancer. Un individu complètement
en phase avec la société, socialement, familialement,
professionnellement, aura sans doute, du mal à trouver
les conditions adéquates pour s'isoler, réfléchir
sur lui-même et écrire. Peut-être y a-t-il
au départ une inadéquation avec la société
et l'époque qui, sans doute, facilite le fait de se
mettre à écrire ? Quand on écrit, on
se retrouve coupé de la société, de toutes
les contingences et l'on voisine une certaine beauté,
un idéal, un absolu, loin des considérations
quotidiennes.
JLT
- Votre formule est intéressante : " je suis "
heureux " mais j'écris en même temps ".
Ne va-t-elle pas à l'encontre de cette imagerie véhiculée
par le dix-neuvième siècle qui ferait de l'artiste
et de l'écrivain des êtres maudits et forcément
malheureux ?..
JPhT
- Oui. Cela dit, je comprends la conception kafkaïenne
de l'écrivain. Franz Kafka vivait la littérature
comme une souffrance terrible et un plaisir énorme.
C'était pour lui comme une drogue : il était
en manque de ne pas arriver à écrire et les
rares moments où il y parvenait, c'était extraordinaire.
J'adore le Journal de Kafka, où il considère
la littérature comme un absolu et un idéal.
Par ailleurs, peut-être suis-je aussi heureux parce
que j'ai écrit et que mes uvres littéraires,
cinématographiques et photographiques ont été
reconnues. La littérature est donc en quelque sorte
pour moi synonyme d'accomplissement. Du coup, même si
je me tiens à l'écart de la société,
parce que j'écris, je suis paradoxalement, en phase
avec elle.
JLT
- Où et comment s'est déroulé votre enfance
?
JPhT
- Je suis né à Bruxelles. J'y ai vécu
une enfance très tranquille et les débuts de
ma scolarité. Mais j'ai dû quitter cette ville
à l'âge de treize ans, car mon père est
parti travailler à Paris. Ce fut assez brusque pour
moi. A Paris, j'ai suivi mes études secondaires et
universitaires, qui se sont achevées avec l'obtention
de mon DEA. Je suis ensuite parti en Algérie dans le
cadre de mon Service militaire. Puis, j'ai vécu à
Madrid, à Berlin, et enfin à Kyoto pendant quatre
mois. Durant toutes ces années, Paris restait mon point
d'ancrage avec la Corse. Depuis sept ans, c'est de nouveau
Bruxelles.
JLT - Pourquoi vous êtes-vous lancé dans les
études de sciences politiques ?
JPhT
- J'aimais beaucoup l'histoire-géographie en Terminale.
J'avais eu un bon professeur dans cette matière. Et
tous mes copains ne cessaient de répéter que
Sciences-po était très bien. J'ai donc suivi
le mouvement.
JLT
- Dans le texte, " Quand j'ai commencé à
écrire ", vous dîtes avoir lu "
de temps en temps, un Balzac, un Zola ". Quel rapport
aviez-vous entretenu avec la littérature jusqu'à
l'écriture de la Salle de Bains ?
JPhT
- La littérature étudiée à l'école
me semblait assez ennuyeuse. Je n'avais jamais éprouvé
de grands plaisirs de lectures, ni eu cette petite étincelle
qui aurait pu me pousser à écrire.
JLT
- Vous n'aviez jamais tenté, pendant le lycée,
de commencer un roman
JPhT
- Non. Je n'écrivais pas de poèmes. Je n'étais
vraiment pas précoce dans ce domaine. Je ne lisais
pas ou si peu. Je n'étais pas très bon en orthographe,
ni même en français. L'idée de devenir
écrivain ne m'était jamais venue à l'esprit.
En revanche, j'aimais le cinéma. Et vers 20 ans, je
me voyais bien être réalisateur.
JLT
- A partir de quand vous êtes-vous intéressé
au Nouveau Roman ?
JPhT
- Je ne me suis pas intéressé au Nouveau Roman,
en tant que tel, mais à des auteurs
JLT
-
comme Robbe-Grillet ou Duras, par exemple ?
JPhT
- J'ai lu plus tard certains de leurs livres. Mais, après
la lecture de Crime et châtiment et avant l'écriture
de la Salle des bains, mon plus grand choc littéraire
fut la découverte de l'uvre de Samuel Beckett.
C'est pour moi LA grande influence littéraire. J'ai
lu toutes ses uvres et me suis mis à écrire
comme lui, à être influencé par son style,
au point d'en arriver à une sorte d'impasse toute "beckettienne"
[rires] de l'écriture.
JLT
- Y avait-il également dans vos premiers textes la
répétition de mots ou d'expressions, comme on
peut en trouver dans l'Innommable ?
JPhT
- Non, ça n'allait pas jusque là. Mais j'ai
tout de même risqué la dépression. J'ai
heureusement pu digérer l'uvre de Beckett, au
bout de deux ans, en trouvant dès la Salle de bains
ma propre voix et mon propre style.
JLT
- Le Nouveau Roman est communément appelée "
l'école du regard ". Robbe-Grillet et Duras se
sont intéressés et tournés vers le cinéma.
Cela vous a-t-il influencé ?
JPhT
- Pas particulièrement. J'ai dû voir un seul
film de Duras. Je connais mieux ses livres que sa filmographie.
De Robbe-Grillet, j'aime beaucoup l'Homme qui ment.
J'ai vu ses autres films mais ne je ne m'en souviens pas.
Robbe-Grillet n'arrête pas de ramer pour revendiquer
son travail de cinéaste. Assez vainement, d'ailleurs.
Certains spécialistes connaissent bien ses films mais
ses films n'ont pas influencé grand monde. Robbe-Grillet
et Duras étaient, à l'époque de la Nouvelle
Vague, isolés sur la scène cinématographique.
Ils étaient surtout connus pour faire partie du Nouveau
Roman. Cela dit, je reproduis, il est vrai, le même
schéma : mes films sont en marge du cinéma francophone.
On peut ne pas avoir vu mes films mais me connaître
à travers mes livres. J'aimerais qu'on reconnaisse
à la fois mon travail de cinéaste et d'écrivain.
Il me semble malheureusement que c'est loin d'être le
cas..
JLT
- L'un de vos livres parle de la télévision.
Pourriez-vous envisager d'écrire un texte du même
ordre sur Internet par exemple ?
JPhT
- Oui. Peut-être pas aussi frontalement. Tout ce qui
est contemporain m'intéresse au plus haut point. D'une
certaine façon, j'aimerai qu'on le ressente à
la lecture de mes livres. Cela dit, je ne pense pas écrire
un livre intitulé " Internet ", par exemple,
comme j'ai écrit la Télévision.
Même si mes titres de roman ressemblent à ceux
des Que sais-je ?, je n'ai pas l'intention de me lancer
dans une telle série.
JLT
- Pierre Jourde a publié il y a quelques mois la
Littérature sans estomac. Hormis le fait que son
auteur semble vouloir tirer sur tout ce qui bouge, pensez-vous
que la littérature contemporaine francophone traverse
une crise aujourd'hui ?
JPhT
- Non. Je ne suis pas de toute manière un spécialiste
de la littérature francophone contemporaine. Je m'intéresse
plutôt aux littératures japonaise et chinoise.
Je voyage souvent. Je ne lis pas beaucoup pour un écrivain
mais suffisamment pour un honnête homme. Je suis donc
à peu près au courant de ce qui sort. Même
si certains livres peuvent ne pas sembler très bons,
la qualité de la littérature française
ne me rend pas pessimiste. Pierre Jourde, au contraire, semble
avoir tout lu et n'avoir rien aimé.
JLT
- Ces questions sur la qualité ou non des écrivains
français n'ont, selon vous, pas lieu d'être ?
JPhT
- Je pense que c'est un mauvais procès de dire que
la littérature française est nulle. Peut-être
l'est-elle ? Peu importe, ai-je envie de dire. Et si Pierre
Jourde trouve qu'elle est nulle, je lui déconseillerais
de la lire et l'inviterais à découvrir des auteurs
italiens ou japonais. Là, peut-être pourrait-il
juger, par comparaison, que la littérature contemporaine
est nulle. Le mieux, pour lui, serait de trouver, je crois,
des auteurs qui lui plaisent et sur lesquels il écrive.
Il s'amuserait davantage au lieu de se faire autant de mal
à lire une vingtaine d'auteurs qu'il n'aime pas.
JLT
- La littérature japonaise a-t-elle influencé
votre écriture ?
JPhT
- Non. Je suis curieux. J'aime découvrir et lire des
auteurs étrangers, comme l'espagnol Javier Marías,
par exemple. Ca me permet d'élargir mon regard et de
m'apercevoir que la littérature est un domaine très
vaste.
JLT
- Pensez-vous que la littérature francophone manque
d'ambition ou ne taille pas suffisamment dans la démesure
? Je pense notamment à cette vague de textes qui préfèrent
se recentrer sur des choses simples et ne pas aborder le monde
de manière frontale
JPhT
- Il faut se méfier des formules du type : " la
littérature française manque d'ambition ".
Ca dépend. On peut traiter un sujet apparemment minimaliste,
minuscule, et écrire un très grand livre.
JLT - Ces questions sont, semble-t-il, à tort ou
à raison, de plus en plus débattues
JPhT
- Peut-être. En tout cas, je ne me les pose pas. Elles
n'interviennent pas dans mon travail. Je ne vois pas les choses
de cette façon. L'important, pour moi, est ce que je
vais faire et ce que je ressens. Je ne réfléchis
pas sur mon travail au nom de la littérature française.
[Il s'arrête et reprend]. Quand j'écris,
je n'ai pas l'impression de faire de la littérature
française. Je me refuse donc de ce point de vue à
participer à un tel débat.
JLT
- Votre activité de réalisateur intervient-elle
comme une respiration dans votre travail d'écrivain
?
JPhT
- Oui. Il est extrêmement agréable de pouvoir
alterner les deux car ces deux domaines sont très différents.
Ne faire qu'écrire doit être lassant. Je ne pourrais
d'ailleurs pas m'imaginer ne produire que des livres. Même
si j'adore écrire, j'éprouve autant de plaisir
à travailler avec une équipe de tournage sur
un plateau de cinéma.
JLT
- Comment passez-vous de l'écriture, qui implique plutôt
le retrait, à la réalisation cinématographique,
où l'on est en contact avec un certain nombre de personnes
et où l'agitation prédomine ?
JPhT
- Ca ne me pose, curieusement, aucun problème. Il m'est
arrivé sur le tournage de la Patinoire de travailler
avec une centaine de personnes. J'ai un bon contact avec les
techniciens et les comédiens. Je suis à l'aise
et sûr de moi. Tout me paraît naturel. Cela dit,
mes conditions de travail sont très favorables. Ma
sur produit mes films. A partir du moment où
mon scénario lui plaît, bien sûr. Je n'ai
donc besoin de convaincre personne en amont. Je n'ai jamais
eu à traiter avec un producteur ou à me disperser
dans la recherche de soutiens et de financements. Je ne perds
jamais de temps. Quand j'arrive sur le plateau, c'est qu'on
a l'argent nécessaire.
JLT
- La photographie vous permet-elle également de vous
divertir de la littérature et du cinéma ?
JPhT
- La photo, c'est encore autre chose. J'ai réalisé
trois expositions : l'une à Bruxelles et deux au Japon,
dont la première mettait en scène des portraits
et la seconde des grands formats. Mais je suis loin d'atteindre
le niveau des grands photographes. Je suis avant tout écrivain
et cinéaste. En photographie, je me sens encore débutant.
Mais c'est un domaine qui m'intéresse beaucoup. Ma
démarche est réfléchie, mûrement
pensée. Je ne vais pas au hasard. Depuis quelques mois,
j'ai acheté un appareil photo numérique et commencé
à m'initier à Photoshop. Curieusement, la photo
me paraît plus proche de l'écriture que du cinéma.
En photo, on travaille seul et il me semble plus évident
d'exprimer son lointain intérieur, les considérations
existentielles et l'essence de l'être. Au contraire,
le cinéma me paraît plus concret ou terre à
terre. Même si je suis un metteur en scène très
présent, mes films sont plutôt réalisés
à la troisième personne et sont, en quelque
sorte, "impersonnels".
JLT
- Pourquoi vous êtes-vous tourné vers le cinéma
et non pas vers le théâtre ?
JPhT
- C'est un genre qui ne m'a jamais intéressé.
J'ai déjà écrit une pièce de théâtre.
Mais l'exercice était purement littéraire. La
mise en scène ou la conception de spectacle vivant
m'intéressent plus que l'écriture stricto
sensu d'une pièce. En outre, le théâtre
de texte me semble très daté. Est-il encore
possible d'en écrire ? Koltès est peut-être
le dernier, après Beckett et Ionesco. Pour ma part,
en tout cas, je ne sais pas si je pourrais innover dans ce
domaine-là. Je me sentirais plus capable de modernité
dans des créations mêlant vidéo et danse.
JLT
- Vous préféreriez même mettre en scène
un texte qui n'est pas de vous
JPhT
- Absolument. Si vous venez me demandez de vous écrire
une pièce de théâtre, je refuserais poliment.
En revanche, si vous me proposez de mettre en scène
un spectacle, de sélectionner les comédiens,
j'accepterais avec enthousiasme. J'aurais la sensation d'avoir
plus de liberté. Je me sens autant écrivain
que metteur en scène de théâtre, même
si je n'ai pas d'expérience dans ce second domaine.
Par ailleurs, je n'écris pas facilement. Je n'éprouve
pas toujours un immense plaisir à écrire. J'écris
des livres courts mais je mets deux ans à les faire.
J'aime écrire des romans mais je ne suis pas un boulimique
de l'écriture. Cela dit, c'est bien en littérature
que je me suis le plus investi. Mes livres sont sans doute
plus intéressants que mes films. La littérature
est certainement le domaine où je suis le plus performant.
JLT - Travailler avec Internet ou développer des
projets infographiques ou multimédia vous intéresseraient
?
JPhT
- Oui. Je suis très attentif à ces domaines.
Tout dépend du projet. La plupart du temps, je fais
ce qui me plaît. J'aime être à l'origine
des projets, quel que soit le domaine. Il m'est pourtant arrivé
d'être sollicité. Une personne qui avait travaillé
avec moi au moment de la Sevillanne m'a ainsi demandé
d'écrire, lors du Festival d'Avignon 2000, le prologue
du spectacle C'est pas la vie. Cinq autres auteurs
avaient été également participé
au projet. Ce prologue, je l'ai écrit avec beaucoup
de difficulté, alors qu'il était court. Ce que
j'écrivais ne me paraissait pas très intéressant.
Je ne me sentais pas suffisamment impliqué dans l'ensemble
du projet. D'un autre côté, j'étais ravi
d'avoir été à Avignon, d'avoir assisté
à ses préparatifs et de m'être rendu aux
répétitions du spectacle.
JLT
- Alors, je vous écoute depuis un moment
Vous
me dîtes écrire avec difficulté, ne pas
toujours écrire avec un immense plaisir, et pourtant
vous devez publier un nouveau roman en septembre prochain.
Qu'est-ce qui vous pousse donc à revenir vers l'écriture,
malgré tout ?
JPhT
- C'est finalement là où j'ai le plus innové.
L'écriture m'aide à mieux percevoir les choses.
Je me sens plus armé. Mais qu'il n'y ait pas de malentendu,
les moments d'écriture me passionnent ! Je n'avais
pas écrit de fictions depuis cinq ans. Début
2001, j'ai éprouvé une grande envie d'écrire.
C'est venu tout d'un coup. Mais pour le cinéma, c'est
pareil. Mon dernier film, la Patinoire, date de 1999.
Ca fait déjà deux ans ! Et je n'ai aucun projet
en vue. Je peux ne plus jamais refaire de films ou attendre
cinq ans avant de m'y remettre. Tout dépend de moi.
Je ne veux pas me forcer. J'attends d'avoir envie de réaliser
un film. A ce moment-là, j'écrirais un scénario,
je le ferais lire à ma sur avant de le tourner.
Depuis deux ans, je n'ai pas eu cette envie-là. Je
ne suis pas inquiet. Le même phénomène
m'est arrivé en littérature. Et vous voyez,
je suis tout de même parvenu à écrire
un nouveau roman. [rires]. Cela explique aussi pourquoi
je n'ai pas le temps de m'investir dans un projet théâtral.
J'ai déjà suffisamment à faire avec mes
livres, mes films ou mes photos. Je suis en effet incapable
d'écrire quand je tourne un film. Mon emploi du temps
est alors très chargé et je n'ai surtout pas
la disponibilité d'esprit nécessaire pour me
lancer dans l'écriture d'un roman. Après avoir
discuté toute la journée avec d'autres personnes,
je préfère rentrer et dormir. Le week-end, je
ne peux pas m'imaginer réfléchir à autre
chose qu'à mon film. Quand les gens disent qu'ils n'ont
pas le temps de lire - sous-entendu, ils n'en ont pas envie
- je les comprends.
JLT
- Vous sentez-vous proche du nouveau cinéma belge ?
JPhT
- Je me sens proche de sa variété. Je crois
y avoir ma place.
JLT
- Pensez-vous qu'il y a une écriture cinématographique
spécifiquement belge ?
JPhT
- Non. Les films de Chantal Akermann, des frères Dardenne,
de Benoît Jacquot n'ont rien de commun, si ce n'est
une sympathie qui me semble absente chez la plupart des réalisateurs
français. Je ne sais pas si je suis injuste. Mon analyse
ne va peut-être pas très loin [rires].
Le cinéma des frères Dardenne est, selon moi,
remarquable. Leur troisième film est attendu. Ils reprennent
une certaine tradition de certains films belges, de type social,
dont je me sens tout à fait étranger, pour le
coup.
JLT
- Vous n'avez jamais eu envie de vous réinstaller à
Paris ? Vous êtes bien à Bruxelles ?
JPhT
- Oui.
JLT
- La Belgique est le pays de la bande dessinée. Ce
genre pourrait-il vous intéresser ? Il y a du texte,
de l'image, un découpage et un rythme qui rapproche
la BD du cinéma
JPhT
- Non. Je ne suis pas un excellent lecteur de bandes dessinées.
Ce domaine ne m'intéresse pas vraiment. J'ai lu Tintin
et Astérix, bien sûr, mais je ne connais
absolument pas la bande dessinée belge actuelle.
JLT - Comment travaillez-vous quand vous écrivez
? Avez-vous des moments et des endroits privilégiés
?
JPhT
- J'ai écrit certains livres jusqu'à l'épuisement,
comme la Réticence ou Monsieur. Mais
c'était inefficace. Aujourd'hui, je suis performant
sur des périodes courtes et ramassées. Depuis
quelques temps, pour écrire, je me mets dans des conditions
de tournage de films, façon "commando". Je
pars m'isoler dans des maisons que je loue, en Corse ou à
Ostende, durant quatre à dix semaines. L'intégralité
du livre s'écrit au cours de trois sessions de ce type.
Je fonce. Pas d'alcool et couché tôt. Chaque
heure compte. Je ne sors pas, sauf pour m'aérer.
JLT
- A Ostende, donc
JPhT
- Oui. Je m'y rends en hiver, en février, quand il
pleut [rires]. Il ne fait pas aussi beau qu'aujourd'hui.
La ville est vide. Il n'y a vraiment personne.
JLT
- Ecrire au stylo, à la machine à écrire
ou à l'ordinateur influe-t-il sur l'écriture
?
JPhT
- Je le pense. Le style en est changé. Pour ma part,
je n'ai jamais écrit au stylo. Il m'est donc difficile
de comparer. Auparavant, j'écrivais à la machine
; aujourd'hui, j'écris sur ordinateur. Les deux modes
se ressemblent, sauf pour la relecture. L'ordinateur offre
une meilleure lisibilité, une fois la feuille imprimée.
La lecture sur écran peut induire en erreur et établir
des corrections, sans être repassé par un tirage
papier, évite d'être sévère. Il
est également bon, quand on écrit, d'avoir trois
ou quatre jours de recul après l'écriture d'un
texte. Très souvent, je rajoute des choses et j'ai
besoin de temps pour comprendre que ces ajouts étaient
finalement inutiles. Je peux également passer beaucoup
de temps à tarabiscoter et tourner dans tous les sens
une seule et même phrase. Las ! Au bout d'un mois, je
finis par revenir à sa toute première version.
JLT
- Quand vous vous mettez à écrire vos romans,
avez- vous une idée précise de départ
? Etablissez-vous un synopsis ?
JPhT
- Ca dépend. J'ai souvent une idée de départ
mais pas d'ensemble. La plupart du temps, je ne sais pas où
je vais. Sauf pour mon dernier livre.
JLT
- Pouvez-vous nous parler davantage de ce roman à sortir
en septembre ?
JPhT
- Non. C'est trop tôt. Je ne tiens pas à être
particulièrement secret mais je n'ai pas envie de commencer
à rentrer dans tout ce jeu médiatique.
JLT
- Est-il difficile de parler de son livre à la télévision
?
JPhT
- Je ne l'ai jamais fait. J'ai toujours refusé. J'avais
notamment décidé de pas venir parler de la
Télévision à la télévision.
La télévision n'est pas l'endroit idéal
pour parler de livres et de littérature. Curieusement,
je n'ai jamais parlé de mes livres sur un plateau de
télé, alors que je suis venu présenter
mes films, notamment au moment de la sortie de la Sévillane.
C'est plus facile de venir parler des films. Et c'est selon
moi un devoir vis-à-vis des personnes avec qui j'ai
travaillé.
JLT
- Il y a un devoir de promotion
JPhT
- Voilà. Pour un livre, je me sens libre. Moi seul
et l'éditeur sommes concernés. Si l'éditeur
ne me contraint en rien, ça ne regarde que moi. Si
je n'ai pas envie d'en parler, je suis le seul à en
pâtir si le livre ne se vend pas. En revanche, il est
gênant que le metteur en scène ne vienne pas
parler de son film alors qu'il a fait travailler des comédien
et des techniciens C'est un travail commun. Le capitaine ne
doit pas refuser son devoir.
JLT
- Est-il dangereux pour un écrivain d'être trop
médiatisé ? La télévision est-elle
un piège pour l'écrivain ?
JPhT
- Oui, je crois. La solitude et l'isolement sont des conditions
nécessaires pour écrire. Ecrire sera d'autant
plus difficile si vous avez l'habitude des projecteurs. Comme
je l'expliquais dans mon livre la Télévision,
la télévision épuise la jouissance que
l'on peut éprouver dans la création. J'avais
imaginé la situation suivante : les écrivains
étaient invités à la télévision
pour présenter non plus leurs livres passés
ou actuels mais à venir. Et j'en arrivais à
la conclusion suivante : une fois qu'ils en auraient parlé,
ils ne l'écriraient plus. Ecrire un livre en sachant
que l'on ne passera pas à la télévision
simplifie les choses. On ne se soucie pas par avance de ce
que l'on dira à la télévision. Toute
la jouissance doit être dans le travail de l'écriture.
Il faut être content de son travail et écrire
le livre sans se demander s'il va bien se vendre et si l'on
passera à la télévision pour en parler.
Il y a même un effet pervers : certains écrivains
songent déjà en écrivant à ce
qu'ils en diront à la télévision, à
leurs amis ou dans les librairies. Pour ma part, j'ai décidé
de ne pas parler de mon livre. Je n'ai fait lire le dernier
à ma femme qu'une fois terminé. Elle a été
ma première lectrice. Quatre jours plus tard, j'ai
envoyé mon manuscrit à mon éditrice.
Elle fut ma deuxième lectrice. Mais elle n'en savait
a priori rien : ni le titre, ni le sujet, ni rien,
rien, rien. Ma femme n'en savait pas plus. Je lui en avais
vaguement parlé. Ne parler à quiconque du livre
avant qu'il ne soit complètement fini, c'est comme
ne pas passer à la télévision. J'ai vécu
deux ans avec mon texte. Je suis le seul à le connaître.
Une telle attitude ne peut être que bénéfique
à la création. Si la presse en parle, tant mieux.
La télévision n'est pas la seule à incriminer.
La faute en revient aux auteurs. Certains écument les
plateaux de télévision pour promouvoir leur
dernier livre en sachant qu'ils disposent d'une minute et
demie pour le faire. Ce ne sont pas les meilleures conditions
pour donner envie de lire un livre. Mais, quand on y réfléchit
bien, il n'y a pas grand chose à dire d'un livre. L'important
réside dans la relation qui s'instaure entre le lecteur
et le livre. Là, tout est possible. La lecture est
pour chacun une alchimie secrète et ne se communique
pas. Quand j'ai rencontré Beckett, vers la fin de sa
vie, j'ai préféré aller boire un pot
avec lui et lui parler du beau temps au lieu de lui expliquer
l'admiration que j'avais pour son uvre. Nous n'aurions
pas été sur la même longueur d'onde. Je
lui aurais fait partager un sentiment récent vis-à-vis
de textes qu'il avait, pour certains, écrits à
trente-cinq ans ! Il y aurait eu un décalage.
JLT
- Un écrivain débutant en littérature,
vu le système, va être tenté de promouvoir
son travail à qui voudra l'entendre et le diffuser
JPhT
- Oui et non. Mon premier livre, la Salle de bains,
a été un énorme succès, avec plus
de 50000 exemplaires vendus. Je ne suis pourtant pas passé
à la télévision. Je n'ai eu aucun prix
littéraire. Que s'est-il passé ? Ma maison d'éditions
a cru en mon livre, l'a soutenu et l'a promu, sans me pousser
vers les médias. Le livre, au début, a été
tiré à deux mille exemplaires. Les avoir vendus
en dix jours et les retirer était déjà
en soi un succès. Arriver à 5000 fut extraordinaire
! Minuit avait de l'argent. Ils ont fait beaucoup de publicité
et amplifié la sortie du livre. Après, l'important
est de résister sans prix littéraires et sans
télévision. Même si c'est un choix, c'est
très difficile. Il n'y a d'ailleurs plus, me semble-t-il,
d'auteurs totalement inconnus qui connaissent le succès.
Ce phénomène paraît ne pas exister en
musique. Certains chanteurs ou groupes, comme Noir Désir,
ne passent jamais à la télé et vendent
pourtant beaucoup de disques. D'autres ne font ni télé,
ni radio mais ont un public. Je trouve cela remarquable.
JLT
- Seriez-vous tenté d'écrire des paroles de
chansons ?
JPhT
- Oui. Tout dépend pour et avec qui.
JLT
- Comment vous est venu l'idée de construire la
Salle de bains par blocs numérotés ?
JPhT
- Ca m'est venu comme ça. J'ai commencé à
écrire et j'ai eu tout d'un coup envie de ponctuer
le texte d'une numérotation. Graphiquement, je trouvais
l'idée intéressante. Ca ne renvoie ni à
une réflexion, ni à telle lecture. Il n'y a
rien de théorique.
JLT
- Vous avez envoyé le manuscrit de la Salle de bains
par la poste ?
JPhT
- Oui. Je l'ai adressé à cinq éditeurs
parisiens. Seul Minuit l'a accepté. Mais ce fut toute
une aventure. Le manuscrit fut dans un premier temps perdu.
Ils ne m'ont donc répondu que quatre mois plus tard
!
JLT
- Vous n'y croyiez plus
JPhT
- Non. Je l'avais envoyé en juillet. Je n'ai reçu
un télégramme de Jérôme Lindon
que vers la mi-novembre ! Il avait essayé de me joindre.
Nous étions alors en Corse, dans une maison sans téléphone.
Lindon avait essayé d'ameuter ceux qui me connaissaient
pour me trouver. Il était complètement surexcité
et voulait absolument me parler. Il souhaitait publier mon
livre et avait peur que je sois déjà chez un
autre éditeur.
JLT
- Avez-vous eu un bon contact avec Jérome Lindon ?
JPhT
- Excellent. Il fut mon éditeur pendant plus de quinze
ans, jusqu'à sa mort. Il y avait entre nous une confiance
mutuelle. J'ai eu beaucoup de chance d'avoir été
publié par lui. Il m'a d'ailleurs encouragé
à fuir les médias. C'était son credo.
Je ne devais ni m'exposer, ni faire de cinéma, ni me
marier, ni même voyager. Je n'ai pas suivi tous ses
conseils [rires]. Selon lui, il fallait se consacrer
à l'écriture. Point. Je me suis marié.
J'ai voyagé. J'ai fait du cinéma, mais j'ai
continué à écrire avec la même
rigueur. Je me suis pas dispersé dans l'écriture
puisque je n'ai quasiment écrit que des romans.
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Propos
recueillis par Jean-Louis Tallon
Bruxelles - mai 2002 |
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