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"AFGHANISTAN : TAPIS DE GUERRE, TAPIS DU MONDE"

Voilà le titre de l'exposition qui est présentée au 28 de la rue Lomazzo à Milano. Si les organisateurs répètent que l'idée d'exposer des tapis de guerre afghans a été pensée il y a plusieurs années et que cette exposition est annoncée depuis quelques mois, il me semble impossible de la dissocier d'une actualité dramatique. Ce qui se passe en Afghanistan en change même profondément l'approche et en suscite l'intérêt.

Il y a encore trois mois, cette exposition aurait sans doute attiré un public restreint d'initiés. Aujourd'hui, les connaissances pour comprendre les représentations figurées sur ces tapis ne sont plus exclusivement entre les mains des connaisseurs. En effet, qui, à ce jour, n'est pas capable de reconnaître une carte de l'Afghanistan et de ses multiples groupes ethnolinguistiques ? Pour qui, les termes de Tadjik et de Pachtoune ne veulent rien dire?
La guerre qui se déroule dans ce pays nous a
livré les armes pour lire les tapis qui parlent de "géographie" ou de "guerre".
En effet, en suivant un critère stylistique, l'exposition réunit 2 grands ensembles de tapis, correspondant chacun à des typologies différentes : d'une part, les Tapis de guerre ; d'autre part, les Tapis géographiques. Ces 2 grands ensembles sont eux-mêmes subdivisés en 2 sous-groupes. Du premier groupe font partie à la fois les tapis sur lesquels ont été tissés au moins une figure de kalachnikov (A/B), le fameux fusil automatique d'origine soviétique, aujourd'hui entre les mains de chaque guerrier afghan ("Kalachnikov" est aussi le nom qui est communément donné à ce genre de tapis) et les tapis qui incluent, outre une représentation géographique de l'Afghanistan, différents types d'armes (D) : pistolets, fusils, hélicoptères, chars, camions, bombardiers, missiles, canons, mortiers, grenades...

G) Alighiero Boetti Mappa, 1988 Broderie (cm. 121 x 221) © Contemporanea Arti e Culture, Milano

Au deuxième groupe appartiennent les Tapis géographiques sur lesquels est représentée l'Afghanistan (E) avec ses régions accompagnées de leurs noms en pachtoune, la langue nationale, ou en d'autres langues parmi lesquels l'arabe, le russe, l'anglais, ainsi que 9 tapis représentant la planisphère politique (F) et, sur ses bords, les drapeaux des pays ; le nom de chaque nation étant inscrit à l'intérieur de ses frontières.
La production de Tapis de guerre ou, comme les appellent les marchands de Peshawar, Tapis avec les armes, commence avec l'invasion de l'Afghanistan par les chars soviétiques en 1979, et se prolonge pendant encore un certain temps après leur retrait (2 tapis de guerre présentés dans cette exposition datent de 1992). Les artistes afghans réfugiés au Pakistan vont utiliser le tapis pour témoigner de leur histoire tragique en décidant de représenter sur un support traditionnel la guerre déclenchée par l'occupation de leur pays par les troupes soviétiques. Ainsi sur certains tapis comprenant une représentation géographique de l'Afghanistan apparaît très clairement dans la partie supérieure de la carte un large couloir à la frontière de la République URSS de l'Ouzbékistan et généralement parcouru de chars armés.
Jusque-là, la guerre était le sujet de peintures et de sculptures ; dès lors, grâce aux artistes afghans, elle compte le tapis comme nouveau support.
Et ce sont ses aspects négatifs qui sont montrés. Tous les types d'armes utilisés par les soviétiques ainsi que les armes fournies aux guerriers afghans (les Etats-Unis faisant partie des principaux fournisseurs!) sont représentées avec une grande maîtrise (C).

D) Tapis de guerre avec représentation géographique de l'Afghanistan
(cm. 93 x 69)
© Contemporanea Arti e Culture, Milano
A) Tapis Kalachnikov
(cm. 83 x 60)
© Contemporanea Arti e Culture, Milano

Les artistes ont substitué les motifs floraux ou abstraits traditionnels alors représentés sur les tapis par des motifs figurés, en utilisant les symboles de la guerre, tout en gardant toutefois la même organisation du décor : toujours des compositions géométriques et des frises sur les bords des tapis, mais cette fois ce sont les munitions, les chars et les armes qui en sont les éléments. Mais pour autant les symboles naturalistes n'ont pas totalement disparu. Si on regarde attentivement ces tapis, on remarque ici et là la figure de quelques fleurs, plantes ou oiseaux : on peut peut-être interpréter ces figures comme des signes d'espérance. Pendant la guerre, la vie continue, l'espoir est toujours là. D'ailleurs, un grand nombre de ces tapis sont des tapis de prière.
Ces tapis de guerre deviennent même curieusement dans le contexte actuel un symbole de paix et de vie. En effet, tout en dénonçant l'inquiétude de ceux qui vivaient la guerre, tout en montrant le danger, ils rappellent à ceux qui les voient qu'ils sont en vie. Vivre est une chance ; la vie ne peut dans ce cas être inutile, vide, elle doit avoir un sens.
A qui sait les regarder, les tapis font prendre conscience de la guerre, mais aussi de leur propre existence.
Les tapis orientaux, excepté de rares cas, ne sont pas signés. Certains d'entre eux, en revanche, portent au sein d'un cartouche, l'écriture Jahan et Jahan Nama, noms de la femme qui les a inventés et probablement tissés. L'acte même de " signer " est significatif. Il présuppose un choix conscient de l'originalité et de la valeur de son propre travail, et donc une volonté artistique. Les brodeuses ne sont plus de simples artisanes, mais sont élevées au rang d'artistes. A partir de là, il serait justifier de rapprocher leur travail avec celui des Grands qui ont dénoncé les côtés négatifs de la guerre. Comme ce fut le cas de Goya, d'Otto Dix, ou encore de Picasso avec Guernica, après que l'art de toutes les époques en ait exalté les aspects positifs.
La présence même de trois œuvres de Alighiero Boetti dans l'exposition vient là encore souligner la dimension artistique des tapis. La volonté d'exposer cet artiste s'explique par les contacts et les échanges de Boetti avec l'Afghanistan : ses multiples voyages, qui l'amènent même à ouvrir le One Hotel au centre de Kaboul, où il séjournait six mois par an ; ses rapports avec les réfugiés de Peshawar ; et surtout ses relations avec les femmes afghanes chargées de broder son énorme production artistique (on parle aujourd'hui, sept ans après sa mort, de plus de 6000 tapisseries).
Mais avoir choisi d'exposer deux de ses cartes géographiques (G) tient là à leur ressemblance très frappante avec celles représentées sur les tapis du monde afghans. Dans les deux cas, nous sommes en présence de planisphère politique. Sur les cartes de Alighiero Boetti, l'intérieur de chaque pays se distingue par les couleurs et les motifs du drapeau de la nation. Sur les tapis du monde afghans, les états se distinguent les uns des autres par leur nom et une couleur différente, alors que les drapeaux bordent le tapis. Naturellement s'établit une comparaison entre les œuvres de l'artiste italien et les produits afghans, élevant ainsi une fois pour toutes ces tapis au rang de l'art.
L'Afghanistan n'est donc pas seulement un pays traversé par les guerres. Il a ses traditions artistiques, ses modes de communication, dans lesquels les femmes sont indéniablement impliquées.

Christelle Parrenin
Milan - Décembre 2001
 
B) Tapis Kalachnikov (cm. 186 x 90)
 
 
 
C) Tapis de guerre cm. 192 x 104
 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
 
 
 

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